À cause de ses préjugés insulaires et de sa haute estime d'elle-même, la race anglaise s'empêtre continuellement, partout dans le monde, dans des histoires à dormir debout ; toutefois, les Anglais réussissent tant bien que mal à s'en tirer et à s'emparer du terrain. Manitoba Free Press, décembre 1903

Au début du vingtième siècle, les citadins et les villageois canadiens étaient sûrs d'une chose au sujet des Britanniques : ils étaient tout simplement trop nombreux. Les affiches d'emploi dans les vitrines des commerces en témoignaient éloquemment : « On n'embauche pas d'Anglais ».

Mais en Grande-Bretagne, il y avait des milliers de personnes qui voulaient repartir à zéro : des soldats de retour de la guerre des Boers ; des agriculteurs qui ne seraient jamais propriétaires de leurs terres ; des bouchers et des commis de banque dont la vie ne comporterait jamais d'aventure. Quoi de mieux que de recommencer dans le plus vieux Dominion de l'Empire britannique ?

Clifford Sifton, ministre de l'Intérieur dans le gouvernement libéral de Wilfrid Laurier, voulait couvrir les Territoires du Nord-Ouest réunis - Alberta, Saskatchewan, Athabasca et Assiniboine - avec des agriculteurs britanniques. Selon Sifton, ils étaient supérieurs aux Américains impérialistes; supérieurs aux Européens de l'Est et du Sud, qui, après tout, étaient des étrangers, et fort probablement des catholiques; et chose certaine, ils étaient meilleurs que les Noirs, les Juifs et les Asiatiques dont les origines mêmes les rendaient inaptes à l'agriculture.

Camp des colons de Barr, Saskatoon, en Saskatchewan, vers 1885, photographe inconnu (avec la permission des Archives nationales du Canada/PA-38667).

Il n'est donc pas surprenant que le commissaire canadien de l'Immigration portât attention à la lettre qu'il reçut à son bureau de Londres en août 1902 de la part d'un ministre du culte inconnu du nom d'Isaac Barr. Le révérend Barr se portait volontaire pour aider les familles d'agriculteurs britanniques à s'établir dans les prairies de l'Ouest. Lorsque le commissaire accepta de payer l'impression d'une brochure, Barr déclara à la presse britannique qu'il avait obtenu l'assentiment du commissaire. Les lecteurs des journaux conclurent donc que le gouvernement canadien appuyait le plan de Barr; c'est ainsi que la colonie cent pour cent britannique vit le jour.

En février 1903, presque 2000 personnes s'étaient inscrites. Barr s'était rendu dans les prairies pour faire l'inspection d'une parcelle de terrain entre Battleford et Edmonton, et le Révérend George Exton Lloyd s'était joint à la colonie.

Alors que le passé de Barr était parsemé d'évêques insatisfaits, de projets tirés par les cheveux et d'échecs matrimoniaux, celui de Lloyd était exemplaire. Bien que britannique, il avait fait des études à la University of Toronto et avait servi avec le Queen's Own Rifles durant la Rébellion du Nord-Ouest.

Mais c'était Barr qui dirigeait lorsque le S.S. Lake Manitoba quitta Liverpool le 31 mars 1903. L'ancien navire de guerre, bâti pour transporter 700 soldats, transportait maintenant 1960 hommes, femmes et enfants entassés avec leurs énormes bagages : machines à coudre, pianos, porcelaine, tapis et toute autre chose que les Britanniques inexpérimentés estimaient nécessaire à leur survie.

Pour être inexpérimentés, ils l'étaient. Bien que Barr eu promis que la plupart de ses colonisateurs seraient des agriculteurs, seulement quelque 400 l'étaient. Les autres étaient des citadins : magasiniers, couturiers, joailliers, ramoneurs et traiteurs. Lorsqu'ils descendirent du train qui les avait transportés entre les quais de Saint John et les cabanes de Saskatoon, beaucoup d'entre eux n'avaient jamais tenu les rênes d'un cheval, encore moins en avaient-ils harnaché un à une charrue.

Leur métamorphose en agriculteurs commença par le trajet de 320 kilomètres en direction nord et ouest jusqu'au quartier général de la colonie. Ils apprirent à dresser une tente, à creuser pour trouver de l'eau potable, à faire cuire du bannock sur un feu de camp, à combattre les moustiques, et à secourir les bœufs et les chevaux enfoncés dans un bourbier après l'autre. Des falaises à pic le long des ruisseaux et des feux de prairie déchaînés n'arrivèrent pas à bout d'eux. La colonie cent pour cent britannique survécut à la fièvre scarlatine, à la diarrhée et aux naissances.

Quand, enfin, le dernier retardataire arriva chancelant à Headquarters Camp, les colons en colère avait chassé Isaac Barr des lieux, George Lloyd l'avait remplacé et, pour le meilleur et pour le pire, la plupart des gens avaient trouvé leur homestead gratuit de 160 acres.

Dans les trois années qui suivraient, ils devaient s'y construire une maison et défricher 15 acres du dur sol des prairies ; mais, pour l'instant, ils étaient ravis de pouvoir sortir leurs belles choses de leurs malles de voyage et de se prélasser au cours des journées chaudes en tenant des pique-nique, des soirées dansantes et des rodéos.

La brutalité de la réalité ne tarda pas à se faire sentir : en septembre, la gelée tua la plupart des légumes de leurs jardins. Des hommes qui n'avaient jamais manié une scie se démenaient pour construire des maisons à partir des peupliers chétifs qui poussaient au bord des bourbiers, ou de carrés de pelouse qu'ils taillaient à la main. Les animaux avaient besoin d'étables ; les êtres humains avaient besoin de vêtements et de bottes ; les poêles réclamaient une provision de bois pouvant durer tout l'hiver.

Toutefois, la nouvelle ville de Lloydminster, nommée en hommage à son nouveau chef, faisait preuve de quelques signes de civilisation : une église en rondins, un restaurant et des bains publics. Le gouvernement canadien, qui avait énormément aidé cette colonie nombreuse et qui savait exploiter la presse, fit à nouveau preuve de générosité en accordant le financement pour construire une salle d'immigration, ce qui fournit du travail aux colons dans le besoin et de l'hébergement à ceux dont les maisons n'avaient pas résisté à l'hiver exceptionnellement froid.

Lorsque le printemps arriva, quatre personnes étaient mortes d'hypothermie. Mais la colonie à cent pour cent britannique « y était envers et contre tout ». Un an plus tard, la frontière entre les nouvelles provinces de l'Alberta et de la Saskatchewan diviserait la ville de Lloydminster carrément en deux. La plupart des colons deviendraient des agriculteurs ; les autres vendraient leurs terres aux Ukrainiens nouvellement arrivés et deviendraient les hommes d'affaires de Lloydminster - des citadins une fois de plus.