Une armée bigarrée

En 1916, des milliers de Canadiens sont tués en Europe au cours de la Grande Guerre. Au Canada, des milliers d’autres se portent volontaires pour venir en aide à leurs frères et sœurs engagés dans le conflit. Mais un groupe d’hommes est presque systématiquement refusé. Bien qu’ils soient aptes au combat, ces hommes sont rejetés par l’Armée canadienne.

Lindsay Ruck : Les motifs sont variés, mais tous ont trait à la couleur de leur peau. Alors, on leur dit « Nous ne voulons pas d’une armée bigarrée ». On leur dit « C’est une guerre d’hommes blancs ». On leur fait croire qu’ils ne sont pas aptes au combat. Tout ça parce qu’ils sont noirs. Malgré le fait qu’ils sont volontaires et désireux de servir, on leur fait comprendre en gros qu’ils ne sont pas assez bien pour combattre aux côtés des soldats blancs.

L’auteure originaire de HalifaxLindsay Ruck a récemment mis à jour le livre de son grand-père, Calvin Ruck, Canada’s Black Battalion. Ce livre raconte ce que ces hommes ont fait par la suite.

Elle constate que, à la manière canadienne, la discrimination n’est pas officielle. Chaque homme est libre de s’enrôler et chaque officier est libre de le refuser. Alors que le Canada, d’un océan à l’autre, cherche désespérément de nouvelles recrues, presque tous les hommes noirs sont rejetés. Lindsay Ruck affirme que cette humiliation a refroidi un certain nombre de volontaires. Mais d’autres luttent pour combattre.

Lindsay Ruck :Pour ma part, je n’accepte pas de gaieté de cœur d’être rejetée, quelles que soient les circonstances. Vouloir par centaines représenter notre pays alors qu’on leur dit « Non, nous ne voulons pas de vous, vous n’êtes pas assez bien », relève selon moi d’une question de fierté.

Des centaines d’hommes noirs s’enrôlent dans tout le Canada. Des personnalités importantes des communautés noires de Nouvelle-Écosse et de l’Ontario se lancent dans une campagne épistolaire. Leur demande de constitution d’un bataillon formé entièrement de Noirs fait son chemin jusqu’à sir Sam Hughes, le chef des forces canadiennes engagées au combat. La question de la discrimination des Noirs est même soulevée à la Chambre des communes.

Le 11 mai 1916, le British War Office de Londres déclare qu’il est prêt à accepter des unités ségréguées. Moins de deux mois plus tard, le 5 juillet 1916, la formation du 2e Bataillon de construction est officiellement autorisée. L’unité de travail non combattante ségréguée représente le premier (et le seul) bataillon entièrement constitué de Noirs de l’histoire canadienne.

Lindsay Ruck : Ils l’ont fait pour une grande cause. Je pense que la fierté y est pour beaucoup.

Constituée à Pictou, l’unité déménage rapidement à Truro. Le fait de se rapprocher de la communauté noire de Truro pourrait stimuler le recrutement.

Lorsque quelques hommes se rendent au cinéma pour se divertir, ils sont informés qu’ils peuvent s’asseoir uniquement au balcon réservé aux gens de couleur. Après les véhémentes protestations des hommes et de leurs officiers, le cinéma abandonne discrètement la ségrégation. Cette petite victoire n’en demeure pas moins la première pour le 2e Bataillon.

En décembre 1916, Ottawa requiert la présence du bataillon. Le 28 mars 1917, les hommes traversent l’Atlantique. Il y a en tout 19 officiers, blancs pour la plupart, et 605 recrues afro-canadiennes.

La guerre dure depuis presque trois ans et l’issue n’est toujours pas en vue. Le bataillon se met au travail.

Lindsay Ruck : Ils creusent des tranchées, et construisent des routes et des voies ferrées, pour que les troupes puissent avancer. Ils ramènent également les morts et les blessés du champ de bataille. Malgré le fait qu’ils ne combattent pas à proprement parler, ils prennent des risques chaque jour.

La guerre prend fin au bout de 18 mois et les hommes rentrent au pays en 1919.

Lindsay Ruck : Je pense que la raison pour laquelle ils choisissent de ne pas raconter leur histoire est qu’ils ne sont pas rentrés en héros, et c’est pourquoi il faudra attendre longtemps avant de la connaître. Ils réintègrent leur vie de citoyens de seconde classe, d’hommes noirs, et doivent faire face à la même ségrégation qu’ils ont connue outremer. Par conséquent, rien ne change vraiment pour eux, malgré qu’ils soient allés là-bas risquer leur vie.

N’oublions pas

George Downey rentre pour fonder une famille, et son fils Dave voit bientôt le jour. En regardant une photo de son père en uniforme, Dave reconnaît qu’il ne sait pas grand-chose du Bataillon noir, ni du rôle que son père y a joué. Il sait seulement que son père voulait que son uniforme garde sa belle allure.

Dave Downey : Quand j’étais petit, tout ce que vous voyez en laiton, il fallait que ça brille, et pareil pour les chaussures. C’était à nous de le faire. Je me souviens que je ne savais pas comment les faire reluire, alors il m’expliquait, il me montrait, et c’était à notre tour de le faire.

Nous sommes assis à la table de la cuisine de sa maison, dans le nord de Halifax. Aux murs sont affichés les nombreux souvenirs de Dave Downey. En dehors d’une période de quatre mois en 1970, Dave a été champion poids moyen de boxe du Canada de 1967 à 1975. Lorsque l’un de ses 20 petits-enfants lui rend visite, il s’assure qu’il remarque sa ceinture de champion avant de manger des friandises. Il veut leur faire comprendre ce qu’ils peuvent accomplir, peut-être à cause du fait que son père parlait si peu de ce qu’il avait fait.

Dave Downey : Puis j’ai vu, comme je disais, tous ces hommes venir à la maison; c’était plutôt ironique. On était assis là et ma mère disait « Vous autres, allez dans le salon. Votre père doit parler aux gens des choses qui se sont passées pendant la guerre, ça ne vous regarde pas. Sortez et occupez-vous. Allez jouer dehors. »

Mais chaque fois qu’un de ces hommes venait de Truro ou d’ailleurs, vous savez, c’était comme un dieu. Il s’asseyait en face de mon père et lui parlait; et vous ne pouviez pas rester.

L’un de ces hommes était Calvin Ruck, le grand-père de Lindsay Ruck.

Dave Downey : M. Calvin Ruck venait toujours à la maison. Il venait toujours voir mon père, pour lui poser des questions, et maman disait « Ils parlent de la guerre. Vous n’avez pas besoin d’entendre, ce n’était pas drôle ». Puis elle ajoutait « Quand vous serez assez grands, si vous voulez vous engager, ou quelque chose comme ça, il vous en parlera sûrement ». Mais il ne l’a jamais fait.

Finalement, rien n’a été dit sur ce que mon père a fait dans [la Première Guerre mondiale]. Je ne crois pas qu’il décidait quoi que ce soit. Il était juste, euh... une recrue, un simple soldat. Mais le simple fait de se trouver là-bas et de faire des choses, j’imagine que pour lui c’était vraiment incroyable. D’après moi, d’où il venait à North Preston, c’était sûrement un honneur.

D’après Sylvia Parris, son père a eu les mêmes motivations. Il fait partie des tout premiers à rejoindre le bataillon.

Sylvia Parris : Vous savez, c’est vraiment bien d’avoir l’occasion de revenir sur le vécu de mon père. Il avait 17 ans quand il a quitté Mulgrave et entrepris ce grand périple pour aller s’enrôler à New Glasgow. Son frère, mon oncle Bill, est parti quelques semaines plus tard pour s’enrôler à Truro.

Je pense que c’est l’aventure qui l’a poussé à partir, et comme on peut le voir sur les photos, il a l’air tellement jeune, beau et fort dans cet uniforme. C’est sûrement l’une des choses qui les motivent, l’[aventure]. Mais il y a sûrement un aspect économique aussi.

La solde militaire permet à ses parents de continuer à exploiter la ferme familiale. C’est un bon travail dans un pays qui n’est pas tellement disposé à employer des hommes noirs.

Sylvia Parris : Je suis remplie de fierté quand je pense à toute cette idée de partir se battre pour un pays, quand vous savez que vous n’y êtes pas valorisé en tant qu’être humain. C’est le fait pour la communauté noire d’être ensemble. Les gens savent qu’il existe un bataillon, même si tout cela repose sur des choses que la société leur refuse, à savoir leur humanité et leur importance en termes de contribution et de capacités, il reste que cet engagement réunit la communauté. On a une communauté noire géographique et une communauté culturelle réunies à un endroit pour travailler ensemble. Je pense que mon père était aussi très enthousiaste à cette idée.

Elle se rappelle son père comme d’un géant, dont la stature de chef ne fait aucun doute, même en partant à la guerre à 17 ans. Sa foi catholique lui a apporté inspiration et réconfort.

Sylvia Parris : Même jeune, je l’imagine comme une sorte de leader prompt à encourager les autres quand ils doutent après s’être engagés dans cette guerre. C’est celui qui sait aider les autres, aider les hommes, aider ses frères à résister, à lutter pour leur survie. Je le vois très bien jouer un rôle important à ce niveau.

Sylvia est la deuxième des 15 enfants de Joseph. Il décède alors qu’elle se trouve à l’école secondaire de premier cycle et qu’elle connaît à peine cette période militaire de sa vie.

Sylvia Parris : On n’en parlait pas beaucoup à la maison, ni à l’école, alors c’était difficile d’aborder le sujet. Ça aurait été bien d’apprendre l’histoire du bataillon en classe, et que l’enseignant nous demande d’interroger la famille en rentrant à la maison, non? Ça nous aurait permis de découvrir l’histoire. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Alors maintenant, on apprend par nous-mêmes.

Souvenir

L’histoire du 2e Bataillon de construction est presque tombée dans l’oubli. Mais Calvin Ruck s’y est intéressé.

Lindsay Ruck : Quelqu’un devait raconter l’histoire et il a choisi de le faire.

Il écrit Canada’s Black Battalion après avoir recueilli tous les témoignages des hommes, au cours de longues conversations comme celles que Dave Downey surprend en étant enfant. Calvin Ruck rencontre Joseph Parris également. Les deux hommes travaillent pour le chemin de fer après la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit de l’un des bons emplois offerts aux Noirs, encore un rappel de leur condition de citoyens de seconde classe, à la guerre comme ailleurs.

Grâce aux travaux de Calvin Ruck, en novembre 1982, trois cents amis et membres des familles des soldats âgés du Bataillon noir se réunissent lors d’une cérémonie émouvante organisée à l’hôtel Lord Nelson de Halifax. Les neuf vétérans toujours vivants du Bataillon noir du Canada défilent solennellement dans la salle de bal au son d’un classique militaire, It’s a Long Way to Tipperary. La foule les applaudit.

Tous les hommes sont partis maintenant. Mais les gens continuent de se réunir pour honorer leur mémoire. Lindsay Ruck se rend à ces cérémonies depuis qu’elle est enfant.

Lindsay Ruck : À cette époque, je ne connaissais pas grand-chose du bataillon. Je savais seulement que mon grand-père avait écrit un livre sur le bataillon et qu’il avait commencé à organiser ces cérémonies à Pictou en l’honneur de ces hommes.

Après le décès de mon grand-père, et compte tenu du fait que ces cérémonies commémoratives continuent, je veux reprendre le flambeau et faire ma part du mieux que je peux.

Lindsay met à jour le livre de son grand-père afin qu’une nouvelle génération de Canadiens connaisse le 2e Bataillon de construction.

Lindsay Ruck : Des gens qui ne connaissaient peut-être rien du bataillon s’y intéressent maintenant et prennent conscience que, comme mon grand-père l’a fait, même s’ils n’ont pas fait la guerre, ils y sont reliés, car ils savent peut-être ce que c’est que d’être rejetés.

Pour Lindsay Ruck, l’histoire du bataillon nous rappelle qu’il est important de continuer de lutter contre la discrimination.

Lindsay Ruck : C’est grâce à des pionniers comme ceux du Bataillon noir, qui sont passés à l’action malgré l’opposition des autres. Leur histoire particulière, parvenue jusqu’à nous, a des répercussions importantes. C’est une histoire marquante qui doit être racontée encore et encore. J’apprécie ces conversations, comme celle que nous avons actuellement, car ces faits font partie de notre histoire.

Le 9 juillet 2016, on se rassemblera à nouveau à Pictou pour célébrer le 100e anniversaire de la formation du bataillon. Dave Downey sera présent pour honorer la mémoire de son père, George.

Dave Downey : C’est un honneur. Le moins que je puisse faire est de saluer sa mémoire en me rendant là-bas. Je me demande seulement s’il aurait voulu y aller. L’un de nous l’y aurait conduit d’une façon ou d’une autre. Je sais qu’il aurait adoré ça. Je ne sais pas s’il en aurait parlé, car c’était le genre d’homme... Il ne parlait pas tellement aux autres.

Sylvia Parris sera présente également, en mémoire de son père, Joseph.

Sylvia Parris :Il se montrerait tellement humble. On aurait pu le convaincre de venir, mais ce n’était pas son genre de se mettre en avant ou de demander à être présent. Ça veut dire sans aucun doute beaucoup en termes de fierté familiale et personnelle. Ça signifie également beaucoup que maintenant... le moment semble parfait pour reconnaître l’importance du bataillon et pour inviter d’autres personnes à fouiller dans leurs photos et à entamer des conversations autour de la table sur les membres de la famille qui ont participé à la guerre, leurs pères, leurs grands-pères, leurs oncles, n’est-ce pas?

L’autre chose qui, selon moi, est très importante, c’est qu’il s’agit d’une occasion de remotiver les jeunes, de faire le plein de fierté communautaire et de se rendre compte que bien faire les choses, ce qui est juste, c’est important à reconnaître. Bien que nous soyons toujours confrontés à des problèmes structurels dans la société, nous pouvons nous inspirer du passé pour que la vérité triomphe et que justice soit faite.