L’Électeur devient Le Soleil

Ernest Pacaud, un protonotaire de Trois-Rivières, ami intime de Laurier est rédacteur en chef durant les 20 premières années de l’existence du journal L’Électeur. Il est considéré comme son véritable fondateur. À partir de 1888, Louis Fréchette et Arthur Buies y collaborent régulièrement. Faisant figure de franc-tireur progressiste dans une mer journalistique ultramontaine, L’Électeur est l’organe quasi officiel du Parti libéral et du Parti libéral du Québec. Il s’attire les foudres de l’Église catholique du Canada français lorsqu’il appuie Wilfrid Laurier sur la question des écoles du Manitoba et fait campagne contre les conservateurs, en termes très explicites, lors de l’élection de 1896. Laurier au pouvoir, L’Électeur en rajoute, publiant par tranches un pamphlet de Laurent-Olivier David intitulé Le clergé canadien, sa mission, son œuvre et dans lequel on valorise l’étude des langues vivantes (plutôt que le grec et le latin) et des rudiments de la méthode scientifique. En réponse, cinq évêques publient une lettre pastorale frappant le journal L’Électeur d’interdit. L’équipe de rédaction se réunit en catastrophe à Québec, saborde le quotidien et en fonde immédiatement un nouveau, à la ligne éditoriale identique, qu’il nomme Le Soleil.

Le nom Le Soleil est adopté le 28 décembre 1896. La légende prétend que l’idée en vient à Laurent-Olivier David, lors de cette réunion de fondation du nouveau journal, à la vue du soleil hivernal éclatant par les fenêtres du Château Frontenac. Mais le fait est que de nombreux quotidiens et hebdomadaires canadiens et américains s’appelaient déjà The Sun. Un journal parisien de libéraux monarchistes modérés s’appelait lui aussi Le Soleil.

Abandon de la ligne politique libérale

En 1936, Henri Gagnon, président-directeur général de la société Publication Le Soleil Limité comparait devant le Comité des comptes publics présidé par Maurice Duplessis. La collusion entre Le Soleil et le gouvernement libéral provincial de Louis-Alexandre Taschereau a atteint des proportions démesurées. Georges Parent (fils et héritier de l’ancien premier ministre libéral Simon-Napoléon Parent, qui avait été propriétaire du Soleil), Edmond Taschereau, frère du premier ministre et Paul Taschereau, fils du premier ministre font partie de la direction du journal. La société Publication Le Soleil Limité imprime alors la Gazette officielle du Québec, les procès-verbaux de l’Assemblée législative et les formulaires de la commission provinciale des accidents de travail. Jacob Nicol, actionnaire majoritaire (propriétaire effectif) du journal Le Soleil, est chef du gouvernement au Conseil législatif et ministre sans portefeuille dans le cabinet Taschereau. Ce dispositif collusif ne survit pas au scandale des comptes publics. Avec l’accession de Maurice Duplessis au poste de premier ministre en 1936, Le Soleil abandonne sa position d’organe semi-officiel libéral et adopte une politique de rapporteur de nouvelles. Les principaux éditoriaux garderont cependant un ton d’obédience libérale jusqu’en 1957.

Tirage et évolution

Le tirage quotidien du journal est de 3 000 en 1881, de 22 000 en 1907, de 49 000 en 1932, de 160 000 en 1971, de 122 500 en 1985 et de 272 000 en 2014. Le Soleil, qui était jadis un journal national ayant des journalistes partout au Canada, a souffert d’une intense concurrence locale et est devenu un journal régional inspiré du sensationnalisme à l’américaine et de qualité inégale. La vie politique, économique et sociale de la ville de Québec est son principal sujet. On y trouve surtout un contenu rédactionnel axé sur les faits divers, les feuilletons littéraires, de nombreuses illustrations et publicités. Avec le temps, sa mise en page devient plus aérée et plus attrayante, tandis que des sections spécialisées font leur apparition: chroniques, vie féminine, sports, coin des enfants, courrier des lecteurs, etc.

Le syndicat des journalistes du journal Le Soleil et de sa filiale L’Événement-Journal est fondé par la première femme journaliste francophone affectée aux affaires générales, Françoise Côté. Comme ses travailleurs et travailleuses syndiqués menacent de faire la grève, le journal est vendu en 1973. Une importante grève de près d’un an, en 1977-1978, fait baisser le tirage du journal de 30 %. Une autre grève, de trois mois, en 1992, aura un impact moindre.

Devenu une entreprise rentable en raison de la croissance des revenus publicitaires, Le Soleil a toujours promptement réagi aux changements technologiques. Dans les années 1960, il est le premier journal québécois à adopter la photocomposition plutôt que les caractères de plomb. En 1984, il devient un journal du matin, et il publie, le dimanche, une section spéciale sur les sports de format tabloïd. En 2006, il adopte un format dit compact pour mieux concurrencer le tabloïd local, Le Journal de Québec. En 2015, il lance son application mobile.

Le Soleil et les différents empires de presse

C’est en 1936 que Le Soleil prend une première expansion en achetant L’Événement. Deux ans plus tard, il achète Le Journal et le fusionne à L’Événement pour créer L’Événement-Journal (qui disparaît en 1967). En 1946 paraît une section spéciale du Soleil pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean et en 1959 paraît une section spéciale du Soleil pour le Bas-Saint-Laurent. La section spéciale pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean devient la même année (1959) une édition spéciale pour cette région, qui prend, en 1970, le titre de Le Soleil du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

En 1973, le journal est acheté par Unimédia dans des circonstances difficiles. En effet, Power Corporation est sur les rangs, mais le gouvernement de Robert Bourassa, craignant une concentration de la presse écrite, empêche le groupe de Paul Desmarais de faire l’acquisition du quotidien. Il en sera de même en 1987, quand Unimédia se départira du journal. Toujours à la suite des pressions du gouvernement Bourassa, c’est Hollinger, une filiale d’Argus Corporation, qui remporte la mise. En 2000, Le Soleil est vendu à Gesca, une filiale de Power Corporation. Il passe aux mains du Groupe Capitales Médias, en 2015, une société dirigée par Martin Cauchon, ancien ministre libéral du gouvernement de Jean Chrétien.