Jeunesse et formation

Jane Rule naît dans une famille de militaires dans le New Jersey et passe son enfance à déménager d’une base à l’autre tandis que son père est en service actif pendant la Deuxième Guerre mondiale. Elle souffre de dyslexie et elle est bien plus grande que ses camarades de classe (elle mesure déjà 1,80 m à 12 ans), deux caractéristiques qui lui valent d’être marginalisée durant toute son enfance. Adolescente, elle trouve une source d’inspiration dans le roman de 1928 de Radclyffe Hall The Well of Loneliness, traitant d’homosexualité féminine, et s’engage à l’université dans la voie de l’écriture.

En 1952, Jane Rule obtient un baccalauréat ès arts en anglais du Mills College, une université féminine d’arts libéraux de Californie. Pour suivre une amoureuse, elle déménage alors à Londres en Angleterre où elle poursuit ses études au University College. C’est durant cette période qu’elle rencontre John Hulcoop, un critique littéraire et universitaire britannique, aujourd’hui professeur émérite à l’Université de Colombie‑Britannique (UBC). Lorsque ce dernier est embauché comme professeur d’anglais à l’UBC, en 1956, elle part avec lui à Vancouver pour l’aider à trouver un appartement. Dans un double mouvement de rejet de la politique américaine et d’adhésion à Vancouver, elle écrit : « il s’agit du plus bel endroit que je n’ai jamais vu » et décide de s’installer au Canada sur la côte pacifique. Elle devient citoyenne canadienne au début des années 1960 (voir Citoyenneté).

Jane Rule est nommée directrice adjointe à l’International House de l’Université de Colombie‑Britannique, un poste qu’elle occupe de 1958 à 1959, puis donne des cours d’anglais et d’écriture créative à l’UBC, de 1959 à 1976. Sa compagne, Helen Sonthoff, professeure d’anglais spécialisée en littérature canadienne, la rejoint à Vancouver. En 1976, elles déménagent à l’île Galiano en Colombie‑Britannique où elles vivront ensemble jusqu’au décès d’Helen Sonthoff en 2000.

Carrière d’écrivaine

Jane Rule possède un sens aigu de l’observation des relations sociales et amoureuses, qu’elles soient homosexuelles ou hétérosexuelles, qu’elle restitue dans ses œuvres dans un style presque naïf qui surprend agréablement. Elle publie son premier roman, Desert of the Heart (trad. Déserts du cœur), cinq ans avant la décriminalisation de l’homosexualité au Canada. En fait, elle en avait terminé la rédaction dès 1961, mais a dû attendre jusqu’en 1964, et subir 22 refus, avant de le voir publié. Récit d’une passion amoureuse entre deux femmes à Reno dans le Nevada, Desert of the Heart se démarque par son issue heureuse et par une représentation globalement positive des relations homosexuelles. En dépit d’une réception critique favorable, le sujet de l’homosexualité reste suffisamment tabou pour que l’éditeur britannique suggère à l’auteure de vérifier dans l’annuaire de Reno qu’aucun des personnages du roman ne porte le nom d’une personne réelle habitant cette ville. Le livre est adapté pour le cinéma en 1986 sous le titre Desert Hearts, un film qui fait date dans l’histoire du cinéma queer (voir Culture queer).

Après ce premier roman, Jane Rule continue à écrire et publie This Is Not for You en 1970, Against The Season en 1971, The Young in One Another’s Arms en 1977, Contract with the World en 1980, Memory Board en 1987 (trad. L’aide-mémoire, 1997) et After the Fire en 1989. Elle est également l’auteure de recueils de nouvelles, Theme for Diverse Instruments en 1975, Outlander en 1981 et Inland Passage and Other Stories en 1985 ainsi que d’essais, A Hot‑Eyed Moderate en 1985 et Loving the Difficult en 2008. En 1975, elle publie une étude sur les écrivaines lesbiennes, Lesbian Images.

Jane Rule écrit régulièrement pour The Body Politic, un journal ciblant les homosexuels et les lesbiennes lancé à Toronto en 1971. De 1975 jusqu’à la fermeture du journal en 1996, elle y publie plusieurs essais, des critiques et une rubrique régulière intitulée « So’s Your Grandmother ». Elle écrit également des nouvelles pour plusieurs magazines grand public comme Chatelaine.

Au début des années 1990, souhaitant passer plus de temps avec sa compagne et atteinte d’une grave arthrite, Jane Rule renonce à l’écriture.

Réception et critique

L’œuvre de Jane Rule est importante pour le portrait qu’elle dresse de la vie quotidienne des lesbiennes et des relations qu’elles entretiennent. Elle s’écarte largement des stéréotypes simplistes sur l’identité et les orientations sexuelles prenant, non seulement le contre‑pied des attentes de la culture dominante, mais également de celles des communautés LGBT. Dans le seul ouvrage traitant exclusivement de son œuvre, Marilyn Schuster écrit : « S’éloignant des définitions communautaristes de la sexualité et peu intéressée par la façon dont l’érotisme et les rapports physiques devraient ou ne devraient pas être représentés, Rule a toujours adopté une approche privilégiant les zones d’ombre, les contradictions et les points de vue inattendus par rapport à une certaine forme d’opportunisme politique. »

Pour les lesbiennes qui voient, dans ses œuvres de fiction, un compte rendu de leur vie telle qu’elle se déroule réellement, Jane Rule représente un modèle. L’auteure a un jour déclaré à cet égard : « Je reçois des appels à l’aide de partout dans le monde, sans pouvoir rien faire. Bien sûr, je peux répondre à ces lettres en faisant preuve de compassion, mais, face à toutes ces peurs, à toute cette haine de soi et à une telle solitude, je me sens submergée et totalement déprimée. » À contrecœur, elle devient, sur les enjeux qui les concernent, porte‑parole des homosexuels et des lesbiennes, précisant que les médias la traitent comme si elle était « la seule lesbienne au Canada ».

Tout en rejetant la thématique principale de son œuvre, les premières critiques saluent en Jane Rule une écrivaine de talent. Dans sa critique de This Is Not For You, un roman épistolaire à propos d’une jeune femme qui doit composer avec sa sexualité dans le cadre de la société des années 1950 marquée par la répression, le Globe and Mail met en exergue le caractère mélodramatique et moralisateur du récit. Tout en faisant remarquer que son premier roman parlait également de lesbianisme, le journal écrit : « Si jamais elle décidait d’écrire un roman sur un sujet différent, le résultat pourrait bien nous surprendre. » Mais toutes les critiques ne sont pas négatives, l’auteure voyant même son œuvre défendue, dès le départ, par certains analystes, notamment la romancière Margaret Laurence qui écrit : « Ne vous y trompez pas, Jane Rule est l’un de nos meilleurs écrivains. »

Militantisme politique

Figure de proue de la lutte contre la censure, Jane Rule défend ardemment la liberté d’expression, notamment à l’occasion de l’affaire qui oppose en justice, pendant près de 15 ans, Little Sister’s Book et Art Emporium aux douanes canadiennes. Cette affaire, qui atteint la Cour suprême du Canada en 2000, tourne autour de la saisie par les douanes canadiennes de livres, de magazines et d’autres articles importés par une librairie de Vancouver tournée vers les homosexuels et les lesbiennes. Les douanes saisissent son roman Young in One Another’s Arms en 1990. Elle est entendue comme témoin et collecte des fonds pour le procès, expliquant ainsi la situation aux donateurs potentiels : « Je ressens avec beaucoup d’amertume la tentative de marginaliser, de banaliser et même de criminaliser ce que j’ai à dire, et ce, parce qu’il se trouve que je suis lesbienne et que je suis romancière. »

Bien qu’elle ait ouvertement vécu en couple avec Helen Sonthoff pendant plus de 40 ans, Jane Rule s’oppose à la légalisation du mariage entre personnes du même sexe au Canada en 2005. Elle écrit à ce sujet : « L’enfermement de la relation homosexuelle dans la cage que constitue la définition par l’État de ce que doit être une relation de couple hétérosexuelle ne représente certainement pas un progrès, mais bien plutôt une régression. Avec tout ce que la vie nous a appris, nous devrions plutôt aider nos sœurs et nos frères hétérosexuels à sortir de leur prison officielle et non pas être volontaires pour les y rejoindre. »

Âge mûr et fin de vie

Jane Rule et Helen Sonthoff sont très aimées sur l’île Galiano. Leur piscine résidentielle est ouverte aux résidents locaux et Jane occupe pendant tout l’été des fonctions de sauveteuse. Elle est, par ailleurs, connue pour accorder des prêts aux habitants de l’île en utilisant l’argent acquis grâce à des investissements judicieux alors qu’elle était à l’Université de Colombie‑Britannique. Elle décède d’un cancer du foie à son domicile insulaire en 2007. Ses cendres sont enterrées à côté de celles de sa compagne de toujours au cimetière de l’île Galiano.

Après sa mort, on a retrouvé, parmi ses papiers, son autobiographie qui sera publiée en 2011 sous le titre Taking My Life (voir Écrits à caractère intime de langue anglaise).

Publications

Romans

Desert of the Heart (1964; trad. Déserts du cœur, 1993)

This Is Not for You (1970)

Against The Season (1971)

The Young in One Another’s Arms (1977)

Contract with the World (1980)

Memory Board (1987; trad. L’aide-mémoire, 1997)

After the Fire (1989)

Recueils de nouvelles

Theme for Diverse Instruments (1975)

Outlander (1981)

Inland Passage and Other Stories (1985)

Essais

Lesbian Images (1975)

A Hot‑Eyed Moderate (1985)

Loving the Difficult (2008)

Récit documentaire

Taking My Life (2011)

Prix et distinctions

Prix de la Canadian Authors Association dans la catégorie Fiction (1978)

Prix d’excellence pour l’œuvre de toute une vie, BC Gas (1996)

Membre de l’Ordre de la Colombie‑Britannique(1998)

Prix Bill‑Whitehead pour l’œuvre de toute une vie, The Publishing Triangle (2002)

Membre de l’Ordre du Canada(2007)

Prix Lambda Literary pour une œuvre LGBT non romanesque, Lambda Literary (2010)