Le transfert du vaste territoire appelé « Terre de Rupert » à la nouvelle nation du Canada est à l’origine de la rébellion de 1869-1870 dans la colonie de la rivière Rouge. Cette colonie, composée de fermiers et de chasseurs, dont la plupart sont des Métis, occupe un coin de la Terre de Rupert, et craint de perdre, sous le contrôle canadien, leur culture et leurs droits fonciers. Les Métis fomentent une rébellion, et déclarent un gouvernement provisoire, qui négociera les conditions selon lesquelles le territoire entrera dans la Confédération. Le soulèvement mène à la création de la province du Manitoba, et à l’émergence du chef métis Louis Riel : un héros aux yeux de son peuple et de plusieurs Québécois, mais considéré comme un hors-la-loi par le gouvernement canadien.

Départ de la Compagnie de la Baie d’Hudson

La colonie de la rivière Rouge est fondée en 1812 par des colons écossais au confluent des rivières Rouge et Assiniboine (ce qui est aujourd’hui le centre-ville de Winnipeg). À partir de 1836, la colonie est administrée par la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), et est principalement peuplée de Métis francophones et anglophones dont la plupart sont descendants de voyageurs et de coureurs de bois français et britanniques qui viennent dans l’Ouest pour le commerce de la fourrure et qui s’y installent avec des femmes autochtones.

Les habitants de la rivière Rouge sont en conflit permanent avec la CBH, particulièrement au sujet des privilèges pour la traite des fourrures. Dans les années 1850, l’administration exercée par la CBH est contestée par la Grande-Bretagne, le Canada et les États-Unis. Au cours de la décennie suivante, la CBH accepte d’abandonner son monopole sur la Terre de Rupert et sur le Nord-Ouest, y compris sur la colonie de la rivière Rouge. Pendant les longues négociations portant sur le transfert de la souveraineté au Canada, des colons protestants venus de l’Est s’installent dans la colonie. Leurs mœurs agressives envahissantes suscitent la crainte des Métis, de religion catholique romaine, pour leur religion, leurs droits fonciers et leur culture. Ni le gouvernement britannique ni le gouvernement canadien (aucun des deux ne se souciant du peuple métis) ne font d’efforts sérieux pour dissiper ces craintes. Plutôt, ils négocient le transfert de la Terre de Rupert comme si elle n’abritait aucune population humaine.

Louis Riel se propose

Les inquiétudes des Métis sont exacerbées par les tentatives canadiennes d’arpenter les fermes de la colonie, situées sur les rivières. Il s’agit pour la plupart de terrains longs et étroits qui, organisés selon le système seigneurial de la Nouvelle-France, donnent sur les rivières locales. En contraste, les Britanniques préfèrent des terrains carrés. Bon nombre de Métis n’ont pas le titre officiel de propriété de leur terre. Bien qu’Ottawa projette de respecter les droits d’occupation des Métis, le gouvernement ne donne aucune assurance que ce sera le cas. Les Métis craignent donc la perte de leurs fermes. La nomination de William McDougall, un expansionniste canadien bien connu, au poste de premier lieutenant-gouverneur du territoire alimente également les tensions et les craintes des Métis au sujet d’une domination canado-britannique.

Au début de novembre 1869, Louis Riel apparaît comme porte-parole des Métis et comme chef d’un groupe de militants de la colonie de la rivière Rouge qui empêche William McDougall, et le groupe d’arpenteurs canadiens qui l’accompagnent, d’y entrer. Louis Riel obtient l’appui à la fois des communautés métisses francophones et des anglophones, car il est conscient que son peuple doit collaborer avec les anglophones, plus réticents et moins organisés, pour présenter leurs doléances.

Pendant que les officiels de la CBH maintiennent la neutralité, l’opposition métisse incite le gouvernement canadien à refuser d’assumer le contrôle du territoire le 1er décembre 1869, comme il a été convenu. Ce refus encourage les rebelles, qui ont saisi Fort Garry (le poste de traite principal de la CBH, au confluent des rivières Rouge et Assiniboine) et qui ont l’intention de le tenir jusqu’à ce que le gouvernement canadien convienne de négocier.

Les représentants des colons rebelles sont convoqués à une convention élue, qui déclare, en décembre, un gouvernement provisoire bientôt dirigé par Louis Riel. En janvier, lors d’une deuxième convention, ce dernier obtient l’appui de la grande partie de la communauté anglophone, qui convient de créer un gouvernement représentatif provisoire pour négocier les conditions selon lesquelles le territoire entrera dans la Confédération.

Exécution de Thomas Scott

Des conflits armés se poursuivent pendant l’hiver, mais Louis Riel semble maîtriser la situation jusqu’au moment où il commet un impair majeur : il permet qu’un prisonnier, Thomas Scott, soit envoyé en cour martiale. Thomas Scott, faisant partie d’un groupe de colons d’expression anglaise venant de l’Ontario qui s’opposent au gouvernement rebelle et qui sont capturés et emprisonnés à Fort Garry, est ensuite exécuté.

La mort de Thomas Scott devant un peloton d’exécution, malgré les supplications venant de l’extérieur et demandant à Louis Riel de ne pas mener l’exécution à terme, enflamme les passions des protestants en Ontario. Bien que les autorités canadiennes soient toujours prêtes à négocier avec Louis Riel, elles refusent de lui accorder, et à d’autres chefs rebelles, l’amnistie inconditionnelle.

Naissance du Manitoba

Le gouvernement provisoire organise le territoire d’Assiniboia en mars 1870 et édicte une loi en avril. Bien que le gouvernement canadien reconnaisse les « droits » des gens de rivière Rouge lors de négociations qui ont lieu à Ottawa ce printemps-là, la victoire est modérée. Le 12 mai, une nouvelle province, de la taille d’un timbre-poste, voit le jour grâce à la Loi sur le Manitoba. Son territoire est très limité comparé aux vastes Territoires du Nord-Ouest, qui seront bientôt acquis par le gouvernement canadien. Même au sein du Manitoba, les terres publiques sont sous le contrôle du gouvernement fédéral. Les titres des terres métisses sont garantis, et 607 000 hectares sont réservés aux enfants des familles métisses, mais ces arrangements sont mal gérés par les gouvernements fédéraux subséquents.

La nation métisse ne s’épanouit pas au Manitoba après 1870, et Ottawa n’accorde l’amnistie ni à Louis Riel ni à ses lieutenants, qui s’exilent tous juste avant l’arrivée d’une colonne de soldats britanniques et canadiens en août 1870.

Malgré la soi-disant victoire après l’insurrection, qui réussit à atteindre ses grands objectifs (créer une province distincte, avec terres et droits garantis), il s’agit d’une victoire creuse. Les Métis se trouvent bientôt tellement désavantagés au Manitoba qu’ils déménagent plus loin vers l’ouest, où ils essaieront de nouveau, cette fois-ci de façon plus violente et tragique, d’affirmer leur nationalité sous la direction de Louis Riel, lors de la Rébellion du Nord-Ouest, en 1885.