Margret Benedictsson (née Jonsdottir), journaliste, militante sociale et suffragette (née le 16 mars 1866 à Hrappsstadir, en Islande; décédée le 13 décembre 1956 à Anacortes, dans l’État de Washington). Margret Benedictsson a enrichi le Manitobade ses convictions et de l’intérêt qu’elle portait au progrès social. Très active au sein des communautés islandaises de Selkirk, Gimli et Winnipeg, elle y a promu le droit de vote des femmes, l’éducation, l’amélioration des conditions de travail et les droits de la personne.

Jeunesse et formation

Margret Jonsdottir naît hors mariage sur une ferme de paysan du nord de l’Islande. C’est la fille de Jon Jonsson, agriculteur, et de Kristjana Ebenesarsdottir, servante et gardienne de la femme de Jon, Margret, atteinte de la lèpre et alitée. Peu de temps après avoir mis au monde Margret, Kristjana Ebenesarsdottir s’en va en laissant Margret aux soins des Jonsson. Le couple a déjà deux fils, tous les deux atteints de la lèpre. Après la mort de Margret Jonsson en 1868, Jon se remariera et déménagera plusieurs fois. Margret est placée en famille d’accueil et travaille pendant deux ans aux fermes de la région. Son père viendra la chercher plus tard, mais il meurt en 1879, alors qu’elle n’a que 13 ans.

En 1882, Margret est déjà employée comme servante par un riche couple d’agriculteurs qui désirent qu’elle apprenne à lire et à écrire à leurs deux fils. Entre-temps, Margret se plonge dans des articles et des livres sur les victimes d’oppression, les femmes malheureuses en ménage et les filles qui veulent se libérer des restrictions imposées par leurs parents. Margret expliquera plus tard :

Je ressentais colère et détresse à la lecture des lamentations des opprimés,
des femmes malheureuses en ménage, et des jeunes filles malchanceuses.
C’est ce mal qui fait naître chez les hommes le désir de briser les liens qui enchaînent les gens à leur misère et à leur détresse.

Margret apprend qu’en Amérique, les filles peuvent suivre des études. En 1887, elle emprunte de l’argent pour acheter son billet et s’embarque pour les États-Unis. Elle s’installe à Gardar, un village islandais dans le comté de Pembina, sur le territoire du Dakota, et y travaille pour pouvoir aller à l’école primaire puis suivre pendant deux ans des cours au Collège Bathgate, une école de commerce. Dans les trois dernières décennies du XIXe siècle, près de 12 000 Islandais émigrent ainsi en Amérique du Nord. Les immigrants islandais qui s’installent au Manitoba arrivent principalement en trois endroits : Gimli, Selkirk et Winnipeg.

Début d’activisme

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les Manitobains, progressistes, sont fortement influencés par le mouvement Social Gospel (qui consiste à appliquer l’éthique chrétienne lors de la résolution des problèmes sociaux). Les femmes islandaises, très engagées dans la vie communautaire et celle de leur paroisse par l’intermédiaire des églises luthérienne et unitarienne, sont guidées par les préceptes de ce mouvement. Elles parrainent des écoles du dimanche et travaillent auprès des immigrants islandais nouvellement arrivés et pauvres.

Aux alentours de 1891, Margret Benedictsson déménage à Winnipeg, où elle suit des cours du soir en comptabilité, en sténodactylographie et en dactylographie au Winnipeg Central Business College. Elle est alors une ardente féministe et fait partie du mouvement des femmes, qui regroupe des femmes de différents groupes culturels et de toutes les couches de la société. C’est ainsi que Margret Benedictsson parvient à construire dans l’ensemble de la province un réseau qui relie les Islandais, les unitariens, les féministes, les suffragettes et les défendeurs des droits de la personne et de la tempérance.

En 1881, l’Icelandic Women’s Society est fondée à Winnipeg. Son mandat est d’aider les personnes ayant des problèmes pécuniaires et de promouvoir un bon comportement citoyen. Margret Benedictsson en est membre. Elle présente des pièces de théâtre et organise des tombolas (une sorte de loterie) et des banquets à l’église unitarienne de Winnipeg pour lever des fonds destinés à subventionner les études de jeunes filles, à aider les immigrants nouvellement arrivés et à louer les services d’un conseiller chargé d’aider les jeunes Islandaises à trouver un emploi approprié.

En 1893, Margret épouse Sigfus B. Benedictsson, un écrivain, poète, imprimeur et éditeur bien connu de la communauté islandaise du Manitoba. Sigfus est arrivé au Manitoba en 1888 et a défendu l’émancipation des femmes. Entre 1889 et 1890, il présente plusieurs conférences à Winnipeg sur ce sujet.

Vote des femmes

Après l’entrée du Manitoba’s dans la Confédération en 1870, la loi provinciale dispose qu’« Aucune femme n’est qualifiée pour voter à une quelconque élection, quelle que soit la circonscription considérée ». Avec le temps, certains droits de vote sont étendus aux femmes propriétaires de biens, notamment le droit de vote aux élections municipales (1887) et pour l’élection des conseillers scolaires (1890). Les droits des femmes en matière de vote restent cependant très limités (voir Droit de vote des femmes).

En Islande, les femmes peuvent voter lors des élections au sein de l’Église, et depuis 1882, les veuves et les femmes célibataires peuvent voter au niveau municipal. Margret Benedictsson et ses paires importent au Manitoba cet engouement croissant pour l’égalité des droits. Au début des années 1890, les femmes islandaises mettent sur pied une ligue avant-gardiste pour le droit de vote des femmes au Manitoba. Elles feront campagne pour l’obtention du droit de vote pendant plusieurs décennies, envoyant plusieurs pétitions au parlement provincial et publiant une chronique régulière dans le journal Heimskringla (fondé en 1886). Même si la communauté islandaise reste à l’époque relativement isolée de la majorité anglo-saxonne à cause des différences linguistiques et culturelles, les deux communautés collaborent lorsqu’il s’agit d’envoyer des délégations pour faire pression sur le gouvernement.

Le 2 février 1893, Margret Benedictsson donne son premier discours sur les droits des femmes devant la communauté islandaise de Winnipeg. Elle devient vite une oratrice et une organisatrice réputée sur la question du droit de vote des femmes. Ses responsabilités de femme au foyer et de mère font cependant que Margret Benedictsson donne habituellement ses conférences le soir et qu’elle écrit jusqu’à tard dans la nuit.

L’Icelandic Women’s Suffrage Society, baptisée Tilraum (qui peut se traduire par « Initiative »), est fondée à Winnipeg en 1908, avec Margret Benedictsson comme première présidente. À cette époque, Margret Benedictsson correspond avec la Dre Augusta Stowe-Gullen, présidente de la Dominion Women’s Enfranchisement Association (DWEA, fondée en 1889), et d’autres suffragettes à Toronto. La DWEA parraine une série de conférences offertes d’un bout à l’autre du pays et visant à sensibiliser le public à sa cause : le vote des femmes et le droit de vote pour les femmes dans chaque province.

La première organisation de langue anglaise soutenant officiellement le mouvement en faveur du droit de vote des femmes au Manitoba est la Woman’s Christian Temperance Union (WCTU). La section du Manitoba est créée en 1890. Le mandat de la WCTU est alors en harmonie avec celui des suffragettes qui luttent souvent aussi contre l’abus d’alcool et les conséquences de l’ébriété.

Freyja : 1898-1910

Margret et Sigfus Benedictsson mettent sur pied une imprimerie à Selkirk, au Manitoba, et en 1898, ils commencent à imprimer le magazine mensuel Freyja (« femme »). Le magazine ouvre ses pages à des romans-feuilletons, des notes biographiques, des poèmes, des critiques littéraires, des lettres et un espace pour les enfants. Mais c’est aussi une plateforme où l’on débat sur le vote des femmes. Freyja comptera jusqu’à 500 abonnés dans tout le Canada, hommes et femmes confondus. Le magazine est souvent reconnu comme étant la seule publication de l’époque axée sur le droit de vote des femmes au Canada.

Margret Benedictsson a souvent signé ses écrits dans le magazine d’un pseudonyme masculin, tel que « Herold », pour faire en sorte que les hommes, tout autant que les femmes, considèrent avec sérieux ses travaux et ses idées. Ses articles défendent l’égalité entre les hommes et les femmes sur les plans politique, social, juridique et économique.

Le magazine attire l’attention des lecteurs sur les femmes mariées qui n’ont eu d’autre choix que d’élever des enfants et Margret Benedictsson exhorte la Province de s’engager sur la voie des services sociaux et de l’assistance sociale. Elle ira jusqu’à encourager ses lectrices à renoncer à tout échange d’affection et de relations sexuelles dans le but d’influencer les hommes à voter en faveur de l’égalité des droits entre les sexes. Certains historiens considèrent que Margret Benedictsson s’est exprimée de manière plus franche et véhémente que la majorité des féministes du Manitoba au sujet de la tempérance, du divorce, du pacifisme et de la nécessité d’accueillir les femmes dans tous les aspects de la vie publique.

Le magazine Freyja cesse d’être publié en 1910, lorsque Sigfus met de côté toute la correspondance adressée au journal et qu’il interdit à Margret d’accéder à la presse à imprimer qu’il a transférée à Winnipeg.

Divorce et troisième âge

En 1910, Margret divorce de Sigfus, une initiative audacieuse et courageuse. À l’époque, le mariage ne pouvait être dissous qu’à l’issue d’un long processus nécessitant une loi du Parlement, habituellement une preuve d’adultère et le paiement de jusqu’à 500 $ de frais. Jusqu’en 1971, on estime que moins de 1 % des mariages conclus au Manitoba se sont terminés par un divorce.

Sa vue diminuant, Margret Benedictsson quitte le Manitoba en 1912 avec son fils, Ingi, et sa fille, Helen. Ils s’installent à Seattle, puis à Blaine, dans l’État de Washington. Margret Benedictsson décède le 13 décembre 1956, dans la maison de sa fille, à Anacortes, dans l’État de Washington, où elle aura vécu un peu plus de deux ans alors que sa santé se dégradait. La première page du journal islandais Heimskringla publié à Winnipeg le 19 décembre 1956 porte un avis annonçant sa mort.