Lorsque le Canada est devenu une confédération le 1er juillet 1867, la quasi‑totalité du nombre restreint d'observateurs qui savaient tout de ce territoire a qualifié cet accord de non-événement. D'après leur point de vue, cette curieuse entité nouvelle traverserait, plus tôt que tard, la prochaine étape logique, en s'affranchissant complètement de la Grande‑Bretagne et en s'intégrant aux États‑Unis, qui étaient incomparablement plus riches et plus évolués qu'elle.

The Times of London s'est alors prononcé, en affirmant chercher « en vain les organes vitaux, la circulation et la force musculaire » nécessaires à l'unification d'une étendue aussi vaste et aussi vide. Selon les prévisions du New York Tribune, le Canada connaîtrait « forcément » l'échec, mais trouverait sa récompense dans « l'absorption pacifique… par la grande République nord‑américaine ». George Bancroft et Goldwin Smith, grands historiens américain et britannique de l'époque, ont présumé chacun de leur côté que les deux nations accompliraient inévitablement leur destinée manifeste ensemble.

La plupart des Canadiens tenaient toujours à demeurer Canadiens (ou souhaitaient sincèrement être Britanniques), ou refusaient de devenir Américains. Cependant, il existait de profondes divisions entre les peuples anglais, français et autochtones. Cette situation allait à l'encontre de la raison même pour laquelle on avait créé un nouvel État national. Fait tout aussi étrange, les Canadiens se serraient les uns contre les autres le long d'une voie étroite, en demeurant le plus possible dans l'ombre du pays qu'ils espéraient tant tenir à distance.

Vint alors le bon moment, et vint la bonne personne. Il s'agissait de John A. Macdonald, homme rusé, astucieux, manipulateur, résilient, intelligent, audacieux et capable de remporter six élections sur sept, mais aussi fin prêt à risquer la faillite du pays qu'il tentait d'assembler grâce à un chemin de fer transcontinental.

Macdonald n'était pas seul. Au moment où on avait besoin d'eux de toute urgence, trois politiciens hors de l'ordinaire se sont portés au secours du Canada. Il y avait d'abord George Brown, le chef du Parti libéral. D'une grande élévation morale, cet homme d'affaires remarquable avait fondé le Globe, meilleur journal du pays. Brown a amené Canada-Ouest (Ontario) à la table de négociation. Cependant, son intolérance à l'égard des catholiques a repoussé le Canada-Est (Québec). – En fait, le Globe privilégiait l'expression « la putain de Rome » pour désigner le pape. – Il y avait aussi George-Étienne Cartier, homme énergique, autoritaire et, de ce fait, capable de ramener le Québec à la table de négociation. En tant que francophone, cependant, il lui était impossible de devenir le fondateur d'un pays à prédominance anglophone. Puis il y avait Macdonald.

Il existait une différence entre Macdonald ainsi que Brown et Cartier : ces bons politiciens se classaient au deuxième rang, alors qu'il occupait le premier. Ses compétences et ses actions, bien que déployées sur une scène plus restreinte et dépouillée, étaient comparables à celles d'Abraham Lincoln et de Benjamin Disraeli, grands démocrates de son siècle.

Au début du projet de confédération, Macdonald est resté à la traîne. Dès qu'il s'est joint au cortège, toutefois, il s'est placé directement à sa tête. À la surprise quasi générale, la première conférence de la Confédération, tenue en 1864 à Charlottetown, s'est conclue par l'assentiment des Maritimes. La principale raison de cette réussite réside dans le fait que Macdonald avait forgé des alliances étroites avec les habitants des provinces maritimes qui comptaient le plus : les premiers ministres de la Nouvelle‑Écosse et le Nouveau‑Brunswick.

Immédiatement après la naissance de la Confédération, Macdonald a dû composer avec le rejet par la Nouvelle-Écosse du pacte qu'elle venait à peine de signer, en élisant presque à l'unanimité des anticonfédérationnistes comme représentants fédéraux et provinciaux. Grâce au charme et à l'argent, Macdonald a néanmoins persuadé Joseph Howe, chef anticonfédérationniste, d'adhérer à son cabinet en 1869.

En 1871, Macdonald a pris part à la conférence historique de Washington, lors de laquelle la Grande‑Bretagne et les États‑Unis ont réglé l'ensemble des litiges qui découlaient de la guerre de Sécession. Macdonald s'est assuré que les affaires du Canada, principalement ses pêcheries, monopolisent plus de la moitié du temps consacré aux négociations. Au nom du Parlement du Canada, il a obtenu le droit d'accorder ou de refuser son approbation du pacte britannico‑américain, fait sans précédent pour une simple colonie. Qui plus est, Macdonald a soutiré de Londres la promesse de consentir un prêt important pour son chemin de fer.

Le chemin de fer constitue la plus grande réalisation de Macdonald. Sa création de la Gendarmerie à cheval du Nord‑Ouest revêt une importance tout aussi considérable, dans son contexte. Ainsi, l'Ouest du Canada, ne serait‑ce malheureusement que pour un certain temps, s'est nettement distingué de l'Ouest de nos voisins du Sud, sur le plan de l'identité géographique et démographique : ici, la loi prévalait; là‑bas, les armes décidaient de tout.

Cette imagination confirme à quel point Macdonald était beaucoup plus qu'un politicien aux dons exceptionnels. Bien qu'on ne l'admette pas communément, son statut dépasse celui d'homme d'État. Il est le premier dirigeant démocrate, et ce, non seulement au Canada, mais aussi dans le reste du monde, à s'être prononcé publiquement en faveur du vote des femmes. Cependant, sa décision d'autoriser l'exécution de Louis Riel a diminué radicalement sa réputation contemporaine. Pourtant, il manifestait une compréhension remarquablement évoluée des peuples autochtones, pour son époque. Il les a d'ailleurs décrits comme les « premiers propriétaires de nos terres… [et] les grandes victimes de la découverte de l'Amérique ». Afin de les aider à trouver leur vraie place (ou, en langage contemporain courant, d'assurer leur intégration, plutôt que leur séparation ou leur assimilation), il fallait appliquer « un lent processus », qui ne s'achèverait pas avant que ses « arrière‑petits‑enfants » n'aient enfin compris ce qu'il fallait accomplir.

Macdonald n'est pas seulement le fondateur d'une nation qui, autrement, et presque certainement, n'aurait pas survécu. Il a façonné un pays dont le degré de prospérité n’est égalé ou surpassé que par très peu de nations parmi les quelque 200 États de la planète. Si on l'affirmait à Macdonald aujourd'hui, sa réaction la plus probable serait de hausser les épaules, puis de tourner son attention vers ses plans de la prochaine campagne électorale...