Linda Spalding, femme de lettres, directrice de publication (née le 25 juin 1943 à Topeka au Kansas). Avant de s’installer au Canada, Linda Spalding réside à Hawaii et au Mexique. Dans ses œuvres, qu’elles relèvent de la fiction ou non, elle nous donne à voir, en ayant recours à une prose élégante, les vies de celles et ceux qui vivent dans un exil ambigu, que ce soit par choix personnel ou parce que le destin les y a contraints. Ses histoires ont pour cadre des décors qu’elle décrit avec d’infinis détails qui contrastent de façon frappante avec les épreuves et les victoires troublantes que vivent ses personnages.

Le premier romande Linda Spalding, The Daughters of Captain Cook, sorti en 1987, est une chronique fascinante et quelque peu glaçante, située dans le décor luxuriant des paysages d’Hawaï où Jess et Paul Quill sont venus s’installer avec leur fille. Dans ses descriptions, l’auteure établit un parallèle entre la chaleur dans laquelle les personnages cuisent à petit feu et le charme étrange exercé par Maya, une belle et mystérieuse femme enfant qui s’avérera être la nièce de Paul. En évoquant l’entreprise de séduction que mène Paul vis‑à‑vis de Maya, elle explore l’ancienne culture des îles pour laquelle l’inceste est non seulement autorisé, mais constitue une quête que les dieux récompensent en faisant naître de cette union une lignée de chefs, dotés de pouvoirs extraordinaires, pour des peuples menacés dans l’essence même de leur mode de vie.

Le deuxième roman de Linda Spalding, The Paper Wife, sorti en 1994, a pour cadre le Mexique des années 1960 où s’est enfuie une étudiante américaine après être tombée enceinte des œuvres de l’amoureux de sonamie. L’auteure décrit un paradis tropical dont la « lumière antique » nimbant des personnages à la fragilité exacerbée met en évidence, plus encore, les ténèbres et le chaos régnant dans leur esprit. Ces personnages dérivent dangereusement et sont mus par une constante agitation intérieure, comme Lily qui soliloque : « Donner le bébé n’a pas été aussi atroce que l’aurait été l’autre option... J’avais peur, mais j’avais une adresse et une valise qui me rassuraient » [traduction libre]. L’angoisse saisit Turner, un autre protagoniste du livre, alors qu’il attend son affectation militaire : « […] aller au Vietnam, “en déploiement”… Il est totalement désarçonné » [traduction libre]. Bien que relativement dépouillé, le style de l’auteure plonge le lecteur dans une expérience sensorielle et psychologique profonde, les terreurs des personnages renvoyant aux peurs de l’Amérique tandis qu’elle s’enfonce de plus en plus dans l’enfer de la guerre au Vietnam.

Peu de temps après avoir rencontré le primatologue Birute Galdikas, Linda Spalding se rend à Bornéo pour effectuer un « suivi », « une forme de recherche dans laquelle le sujet est observé à distance... une possibilité pour agir en scientifique et faire aussi le bien » [traduction libre]. Son essai de 1998, The Follow/ A Dark Place In The Jungle: Following Leakey’s Last Angel Into Borneo, fait suite à cette expérience. Dans un reportage plutôt cru, elle ne ménage pas ses efforts et n’épargne au lecteur aucun détail : « […] j’observe un serpent à motif rouge qui tient une grenouille dans sa bouche... la mâchoire du serpent emprisonne solidement les pattes aplaties de la grenouille... le pied est en train de disparaître, puis la jambe, puis le reste de la grenouille » [traduction libre]. The Follow est en lice pour le Trillium Book Award et pour le Writers’ Trust Non-Fiction Prize.

Après avoir dirigé la publication de deux recueils,The Brick Reader en 1999 et Lost Classics en 2000, Linda Spalding écrit Mere, en 2001, à quatre mains avec sa fille Esta Spalding. Dans ce roman, les deux femmes sondent les expériences de trois égarés désespérément en quête de paix et d’un sentiment d’appartenance dans le contexte des années 1960 où les drogues sont omniprésentes. Linda Spalding publie ensuite, en 2005, Who Named the Knife, le récit romancé de son expérience en tant que membre du jury lors d’un procès pour meurtre à Hawaï. Dix‑huit ans après la condamnation de Maryanne Acker, l’auteure lui rend visite pour essayer de comprendre ses motivations et l’enchaînement des réflexions qui l’ont conduite au meurtre. Les décors qu’elle plante grouillent d’un dynamisme vital extraordinaire en dépit de la violence extrême qu’ils recèlent : « Sous la surface de l’eau,on peut apercevoir des poissons étonnants qui vivent dans des collines…de coreaux…sentiment de protection » [traduction libre]. Elle nous révèle un monde où rien ne peut être défini de façon irrévocable, où chaque vie et chaque mort sont aussi complexes que l’humanité elle‑même.

En 2012, le troisième roman de Linda Spalding, The Purchase, est récompensé aux Prix littéraires du Gouverneur général. Librement inspiré de l’histoire de sa famille, ce roman tourne autour du personnage de Daniel Dickinson, un quaker abolitionniste fuyant son ancienne vie. Il devient par hasard propriétaire d’un jeune esclave, Onesimus, qui introduit Bett, un autre esclave, dans le cercle familial. Tout au long de ce roman épique, l’auteure fait entendre la voix de Daniel dans une prose efficace, structurée et authentique. Il s’efforce sans relâche de repousser au loin la douleur des pertes qu’il a subies : « Les routes montagneuses de la Virginie étaient une douleur de boue... Il y avait bien d’autres wagons, mais aucun n’emportait avec lui une telle somme de malheurs » [traduction libre]. Le roman nous donne à voir ce qu’était la vie d’un pionnier dans tout son dépouillement et sa rudesse, une vie faite d’austérité et de sacrifices auxquels les personnages font face avec intégrité, refusant de renoncer à l’amour pour le confort matériel.

Linda Spalding siège toujours au comité de rédaction de Brick Magazine, tout en continuant à enseigner et à écrire. Elle vit à Toronto avec son mari, l’écrivain Michael Ondaatje.