On peut comparer le déclenchement d’élections à la visite de Boucle d’or aux trois ours : dans quel bol de « gruau politique » trouvera-t-on celui qui est juste à point, ni trop tôt, ni trop tard? Les élections de 1979 et de 1980 illustrent bien les risques que comportent des élections déclenchées trop tard, suivies d’élections déclenchées trop tôt.

Bilan du gouvernement Trudeau

La décision de déclencher ces deux élections n’est pas spontanée. Le gouvernement libéral de Pierre Elliott Trudeau, dans sa cinquième année de mandat, s’accroche fermement au pouvoir et espère en dépit de tout que des événements ‒ de quelque nature que ce soit ‒ viendront le sauver. Une succession de revers essuyés lors d’élections partielles le conduit dangereusement vers la perte de sa majorité, restreignant davantage les choix qui s’offrent à lui.

Les élections prévues le 22 mai 1979 mettent en scène un Trudeau chevronné face à trois novices : Joe Clark du Parti progressiste-conservateur (PC), Ed Broadbent du Nouveau Parti démocratique (NPD) et Camil Samson du Crédit social du Canada. Les libéraux savent très bien (et s’en inquiètent d’ailleurs) que leur bilan est incomplet, pour ne pas dire terne. Trudeau est enclin à croire que de bonnes méthodes produisent de bons résultats et sous son gouvernement, une étude n’attend pas l’autre.

Menace séparatiste

Pendant ce temps, au Québec, les séparatistes du Parti québécois de René Lévesque forment le gouvernement, ce qui pose au Canada un défi sans précédent. La promesse de tenir un référendum sur la souveraineté-association est l’élément clé du programme de Lévesque, qui la définit comme suit : un Québec indépendant qui maintient une association économique avec le Canada. Les fédéralistes ont conscience que Lévesque peut gagner avec une telle proposition, audacieuse certes, mais néanmoins rassurante. Le premier ministre retarde pourtant la tenue d’un référendum, espérant réunir les conditions favorables. Le référendum doit absolument se tenir en 1980, avant la fin de son mandat, et le vainqueur des élections fédérales aura à faire face à une éventuelle souveraineté-association.

Les libéraux se lancent dans les élections avec un autre handicap. Leur parti n’est pas fort dans l’Ouest, et ce, depuis une trentaine d’années. Les électeurs de l’Ouest ont été brièvement séduits par Pierre Elliot Trudeau, mais dans les années 1970, sa popularité s’est étiolée. De plus, l’homme est peu apprécié des Ontariens et dans l’Atlantique, le premier ministre-philosophe semble très éloigné des préoccupations quotidiennes des électeurs. Il est généralement reconnu que les partis d’opposition ne remportent pas les élections; en revanche, les gouvernements les perdent. Dans ce cas-ci, Trudeau et les libéraux ont réuni les conditions favorables pour les conservateurs.

Arrivée de Joe Clark

Joe Clark est alors le plus jeune chef de l’opposition officielle à avoir jamais occupé cette fonction. À 39 ans, il doit briser son image de jeune premier sans expérience. « C’est l’année de l’enfant », ricane l’ancien premier ministre et chef du Parti conservateur, John Diefenbaker, qui exprime ainsi l’opinion d’une multitude de gens. Affrontant Trudeau lors du rituel débat des chefs présenté à la télévision, Clark semble complètement dépassé. Par contre, sa faiblesse et sa relative naïveté permettent à Trudeau d’étaler l’arrogance qui le caractérise, rappelant ainsi à de nombreux Canadiens la raison même pour laquelle ils ne veulent plus de lui comme premier ministre. Le troisième participant au débat, Ed Broadbent, chef du NPD, bénéficie grandement de cette joute verbale, n’ayant rien à envier à Clark pour ce qui est du raffinement, pas plus qu’à Trudeau pour ce qui est de l’humilité.

Les résultats sont à la hauteur de ce à quoi les libéraux peuvent s’attendre. Dans l’Ouest, ils sont affligeants : un député en Colombie-Britannique ‒ le candidat vedette Art Philipps, ancien maire de Vancouver ‒ deux députés au Manitoba et un seul dans les Territoires du Nord-Ouest. En Ontario, les conservateurs devancent largement les libéraux, remportant 57 sièges contre 32. Ils tirent également leur épingle du jeu en Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard. Ce n’est qu’au Québec que le Parti libéral maintient la majorité des suffrages, remportant 67 sièges; les conservateurs en remportent deux, ce qui laisse six sièges à ce qu’il reste des créditistes.

En tout, les conservateurs obtiennent 136 sièges et les libéraux, 114. Le NPD améliore sa représentation à la Chambre avec 26 sièges. En revanche, les libéraux mènent largement dans les suffrages exprimés à l’échelle nationale. Ce qui pèse toutefois dans la balance, c’est le nombre de sièges (voir Systèmes électoraux). Aussi, Pierre E. Trudeau remet rapidement sa démission. Joe Clark a remporté les élections, frisant la majorité parlementaire, mais son gouvernement dépend désormais de l’appui des créditistes; et même avec cet appui, la marge d’erreur est faible à la Chambre des communes. Clark est sans aucun doute convaincu que le temps joue en sa faveur : tout comme Diefenbaker en 1957, il va siéger au Parlement, prouver qu’il est capable de bien gouverner, fermement, et déclencher d’autres élections, misant cette fois sur un gouvernement majoritaire. Ce scénario est plausible, mais il a pour inconvénient de garder le couvercle sur une marmite politique en ébullition. Or, il y a pratiquement toujours des élections. Clark a néanmoins constitué un bon cabinet. De plus, il a deux députés québécois qu’il peut nommer ministres, dissimulant ainsi la fragilité de son parti au Québec.

Mauvais calcul des conservateurs

Clark connaît des ratés dès le début de sa prise de pouvoir. Pendant les élections, il a promis de déménager l’ambassade canadienne de Tel-Aviv à Jérusalem, en Israël. Il déclare qu’il tiendra sa promesse, allant à l’encontre des recommandations de ses fonctionnaires. Les gouvernements arabes sont furieux et il apparaît très clairement que les quelques entreprises canadiennes qui ont des intérêts commerciaux dans la région vont pâtir. Tout ce que peut faire Clark, c’est de nommer un enquêteur, en l’occurrence l’ancien chef du Parti conservateur Robert Stanfield, pour qu’il recueille les faits (qui sont déjà bien connus), puis se servir de son rapport pour faire marche arrière.

Pire encore, en 1979, la révolution iranienne vient bouleverser les marchés pétroliers. Les prix du baril de pétrole grimpent en flèche, ce qui, comme il faut s’y attendre, se répercute sur les consommateurs canadiens. Les Canadiens vivent dans l’illusion que leur gouvernement peut agir sur les prix; les habituelles histoires de complot ourdi par les multinationales se multiplient et se répandent dans l’opinion publique, qui est de surcroît, en raison de la situation politique, celle des électeurs. Le ministre des Finances du gouvernement Clark, le très compétent John Crosbie, décide qu’il est temps que la population compose avec la réalité, réalité qu’il confirme en décembre 1979 dans le premier budget conservateur présenté en 17 ans. Crosbie propose une taxe d’accise sur l’essence de 18 cents le gallon (soit 4 cents le litre) afin de réduire le déficit toujours important du Canada. D’un point de vue budgétaire, cette proposition est logique; en période électorale, elle est absurde.

Elle semble cependant assez raisonnable pour que le gouvernement décide de l’adopter, d’autant plus que les libéraux n’ont plus officiellement de chef. Trudeau a remis sa démission et a annoncé son intention de retourner à la vie de simple citoyen. Persuadés que les libéraux sont impuissants et n’oseraient pas rejeter le budget, les conservateurs raillent leurs adversaires de l’autre côté de la Chambre des communes. Il ne s’agit peut-être pas de la plus habile des tactiques, mais à l’arrogance des conservateurs s’ajoute maintenant la sottise. En dépit de sa faible majorité (même en incluant l’appui des créditistes), Clark permet à quelques membres de son cabinet de partir en voyage d’affaires. La ministre des Affaires extérieures, Flora MacDonald, quitte Ottawa pour se rendre à une réunion de l’OTAN à Bruxelles.

Les libéraux font leurs calculs et s’aperçoivent que le gouvernement n’a plus la majorité de ses députés. Ils remarquent également que les conservateurs traînent dans les sondages. Ils rejettent donc le budget du gouvernement présenté, ne laissant à Clark d’autre choix que de dissoudre le Parlement à quelques semaines de Noël. Le jour du scrutin est fixé au 18 février 1980.

Retour de P. E. Trudeau

Les libéraux se heurtent cependant à un problème. Aucun parti canadien ne s’est jamais lancé en campagne électorale sans chef. Ils doivent absolument se donner un chef et comme le choix est restreint, les notables du parti supplient Trudeau de reprendre le poste qu’il vient de quitter. Ce dernier accepte.

Les temps sont incertains, la menace d’un référendum au Québec se précise, et si Joe Clark est celui qui représente le visage du Canada au Québec, alors le pays se dirige probablement vers une défaite. La brève absence de Trudeau à la tête du Parti libéral rappelle aux troupes la nécessité d’un parti uni, et les membres du parti ne se répandent pas en récriminations.

Les résultats sont quasiment prévisibles. Les libéraux obtiennent quatre points de plus qu’auparavant dans les suffrages exprimés; les conservateurs perdent trois points. Le NPD n’obtient pas tout à fait deux points, et les créditistes disparaissent de la carte électorale. Trudeau remporte donc 74 des 75 sièges du Québec et se défend bien en Ontario et dans les Provinces de l’Atlantique, irritées par la taxe sur l’essence de John Crosbie. Les libéraux n’obtiennent cependant que deux sièges dans l’Ouest, les deux au Manitoba. Dans l’ensemble, ils parviennent tout juste à arracher une majorité à la Chambre des communes. C’est ainsi que Trudeau obtient ce dont rêvent la plupart des hommes politiques, une seconde chance. Il a peut-être passé ses onze premières années au pouvoir, de 1968 à 1979, dans la contemplation et l’étude, mais maintenant, il est prêt à agir. Trudeau est le véritable vainqueur des élections de 1979-1980.

Joe Clark et René Lévesque, pour leur part, en sont les grands perdants. Clark rate l’occasion de montrer de quoi est capable le Parti progressiste-conservateur, un parti qui, sous sa direction, se rapproche du centre et ne dépend pas des remèdes miracles des néo-conservateurs, à savoir la réduction des impôts et de la taille du gouvernement. Lévesque rate quant à lui l’occasion de débattre de l’avenir du Canada face à un chef dont l’influence au Québec, dans le meilleur des cas, est insignifiante. Il va au contraire affronter l’homme politique le plus redoutable de sa province, Pierre Elliot Trudeau. Affrontement qu’il va assurément perdre.