« Tous les problèmes des Européens ne valent pas la dépouille d’un seul grenadier torontois », déclare en 1935 Frank Underhill, vétéran de la Grande Guerre et professeur d’histoire à l’Université de Toronto. Alors qu’une nouvelle guerre semble se préparer en Europe, les Canadiens, loin des lieux du conflit, font face à un dilemme de taille : retourner se battre aux côtés des Anglais ou demeurer en sécurité en Amérique du Nord.

L’Allemagne menace l’Europe

Le dictateur allemand et leader nazi, Adolf Hitler, au pouvoir depuis 1933, annonce le retour de l’Allemagne en position de force en Europe. Au moyen de discours enflammés, il annonce son intention de rétablir l’honneur de l’Allemagne après la défaite du pays pendant la Première Guerre mondiale et l’humiliation subie avec le Traité de Versailles; avec son programme de réarmement, il engage la « patrie » sur la voie d’un nouveau conflit armé. Son régime totalitaire sème la terreur : ses rivaux politiques sont assassinés, ses ennemis sont placés dans des camps de concentration et la persécution des Juifs commence. Hitler utilise le mensonge et la persuasion, alternant entre l’agressivité et la conciliation pour semer le doute chez ses ennemis, toujours dans le but de mener l’Allemagne à la gloire par la guerre.

Les Canadiens veulent à tout prix éviter de prendre part à une autre guerre en Europe, tout comme la France et l’Angleterre qui tentent de calmer Hitler au moyen de négociations et de politiques d’apaisement. À Ottawa, le gouvernement libéral de William Lyon Mackenzie King espère manœuvrer de façon à ce que le Canada demeure neutre. Toutefois, l’astucieux premier ministre sait aussi que les Canadiens anglais ne pourront pas se résoudre à laisser l’Angleterre combattre l’Allemagne seule sans le soutien du Canada et des autres dominions.

King n’oublie pas non plus qu’il a promis son soutien à l’Angleterre en 1923. « Si l’appel du devoir se fait entendre, clair et urgent, le Canada répondra peu importe la décision des États-Unis, comme il l’a fait en 1914 », déclare-t-il alors; il évite cependant de pareilles déclarations publiques lorsqu’il revient au pouvoir en 1935, craignant de s’attirer les foudres du Québec. Les Canadiens français, qui sont bien plus en faveur de l’isolationnisme que le reste du Canada, ne se sentent pas d’attaches avec les Britanniques, en plus d’associer la guerre à la crise de la conscription ayant entaché les relations entre anglophones et francophones pendant la Grande Guerre. Selon King, même les préparatifs en vue de la guerre prochaine devraient être évités au nom de l’unité du Canada et pour le bien du parti libéral, dont les instances de pouvoir sont basées au Québec. Malgré tout, impossible d’ignorer la violence qui commence à éclater en Europe.

L’agression fasciste

Tout comme Hitler, le dictateur italien Benito Mussolini est impatient d’étendre son influence au détriment de nations plus faibles. Désireux de venger la défaite de son pays face à l’Éthiopie en 1896, il envoie les forces italiennes envahir le pays pauvre d’Afrique, l’Abyssinie (soit l’Éthiopie) vers la fin de 1935. La Société des Nations, une organisation internationale mise sur pied après la Grande Guerre afin de promouvoir la paix et de punir les agresseurs, dénonce l’invasion, mais ne peut que montrer les crocs sans poser de geste concret.

Le Canada joue un rôle mineur dans la débâcle qui s’ensuit. Le chef de la délégation canadienne à la Société des Nations, Walter A. Riddell, de sa propre initiative et en l’absence d’instructions claires de la part d’Ottawa, suggère que l’Occident impose des sanctions à l’Italie. Mussolini craint en effet les vengeances économiques tels que le blocus du commerce du pétrole, du fer et du charbon, ce qui l’empêcherait de financer sa guerre. Toutefois, le nouveau gouvernement de King, qui accède au pouvoir à l’époque après une victoire électorale écrasante, exprime son désaccord. Le Canada donne alors l’impression d’être peu confiant, se délestant de toute responsabilité dans les affaires européennes. Il s’agit d’un moment sombre de la diplomatie canadienne, et King croit, avec raison, qu’aucun Canadien ne devrait aller faire la guerre en Éthiopie. Les Britanniques et les Français sont d’accord, n’étant pas non plus prêts à risquer des vies pour défendre la liberté des Éthiopiens. Mussolini parvient donc à la victoire par la voie de l’intimidation.

Dès lors, les dictateurs prennent de l’assurance, constatant le peu de pouvoir de la Société des Nations. Au mois de mars de l’année suivante, Hitler réoccupe de façon agressive la Rhénanie, une zone déclarée démilitarisée en 1919 par le Traité de Versailles afin qu’elle serve de tampon pour protéger la France. L’Angleterre et la France protestent, mais gardent encore une fois leurs épées dans leurs fourreaux. La faiblesse de leur réaction confirme, du point de vue d’Hitler, que l’Occident manque de volonté. Or, lui en a à revendre. Hitler accélère donc le réarmement de son pays, ce qui représente un manquement direct au Traité de Versailles.

La guerre civile éclate en Espagne pendant l’été 1936, ravageant le pays pendant trois longues années. Tandis que l’Occident se déclare neutre dans le conflit, Hitler et Mussolini procurent de l’argent, des armes et des soldats à l’Espagne pour montrer leur soutien aux armées nationalistes de Franco, dictateur fasciste. Environ 1500 Canadiens se battent aux côtés des communistes pendant cette guerre civile, malgré la Loi sur l’enrôlement à l’étranger du gouvernement de King qui interdit aux Canadiens, en théorie, de s’enrôler dans une force armée en Espagne. Le gouvernent King ne fait pas grand-chose pour s’assurer que cette loi soit respectée mais la GRC se met à espionner des potentielles recrues cherchant à prendre la route de l’Espagne, et les soldats qui en reviennent. Si la guerre coûte la vie à des dizaines de milliers de civils et de militaires, l’Occident évite encore une fois de tenir tête aux dictateurs. La perspective d’une guerre plus grande imminente et en apparence inévitable terrifie les Européens; toutes les nations commencent à se réarmer.

Apaisement

Hitler paraît insatiable, mais peut-être qu’un médiateur habile et talentueux saurait l’encourager sur la voie de la paix. King croit, pendant un temps, être l’homme de la situation. Désireux d’éviter la guerre à tout prix, King va à Berlin pour rendre visite au dictateur, même si ses conseillers le mettent en garde contre la grande capacité de persuasion d’Hitler. King le rencontre le 29 juin 1937 et est presque en extase devant lui; il le perçoit comme un mystique prônant la paix. King ne sera pas le seul politicien dupé par Hitler, pour qui la visée première aura toujours été la guerre et la conquête.

Après que l’Allemagne ait réoccupé la Rhénanie, King affirme avec assurance à la Chambre des communes que le Canada n’aura pas besoin d’entrer en guerre : « Notre gouvernement n’en fera rien ». Ces déclarations timorées ne font pas rayonner le Canada, mais rares sont ceux qui souhaitent faire la guerre, et les forces militaires ne sont pas au meilleur de leur forme. Les deux conseillers principaux de King, le sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères, O. D. Skelton et le ministre de la Justice Ernest Lapointe, sont d’avis que la fragile unité du Canada ne survivra pas à un autre effort de guerre illimité. King agit selon leurs recommandations, même s’il croit que les Canadiens anglais voudront que leur pays soutienne l’Angleterre.

Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, le budget alloué à la défense du Canada est dérisoire, et diminue encore davantage pendant la Crise des années 1930. King n’a donc pas la moindre envie de réarmer le Canada. Toutefois, voyant que l’Europe mise de plus en plus sur ses forces militaires, il permet à la Marine royale du Canada de remplacer ses navires de guerre obsolètes par des destroyers modernes, qu’il prétend acquérir pour la défense du territoire.

King et Roosevelt

Tandis que l’Europe s’engage sur la voie de la guerre, King s’assure de renforcer les liens économiques entre le Canada et les États-Unis au moyen d’ententes commerciales avantageuses, d’abord en 1935 puis de nouveau en 1938. Il est guidé par O. D. Skelton, qui aimerait libérer le Canada du contrôle exercé par l’Angleterre et instaurer, dit-il, « un esprit nord-américain ». C’est cependant plus facile à dire qu’à faire, et le projet nécessite un changement graduel de sentiment d’appartenance plutôt que de mentalité chez les Canadiens anglais.

En outre, King se lie aussi d’une amitié étroite avec Franklin Roosevelt. Le président américain affectionne le Canada (il possède en effet un chalet sur l’île Campobello au Nouveau-Brunswick) et s’inquiète de la faiblesse des forces armées du pays. Les conseillers militaires de Roosevelt constatent que leur « voisin du Nord » serait incapable de résister à une invasion de l’Allemagne ou du Japon, ce dernier faisant preuve de plus en plus de désirs guerriers envers l’Occident depuis la guerre contre la Chine en 1937.

Le 18 août 1938, Roosevelt se trouve à Kingston, en Ontario, afin d’y recevoir un doctorat honoris causa de l’Université Queen’s. Il profite de l’occasion pour annoncer aux Canadiens que les deux démocraties se serraient les coudes, et que les États-Unis ne laisseraient personne attaquer le Canada. Le public est ravi de cette promesse; King, cependant, craint que la défense du Canada contre une potentielle invasion ne soit désormais synonyme de présence américaine au pays. King alloue dès lors une plus grande somme au réarmement.

Le Canada fait l’achat de nouveaux avions pour l’Aviation royale canadienne délabrée et réserve des fonds pour la défense de la côte, ce que King présente aux Canadiens soupçonneux comme un moyen de renforcer la défense nationale plutôt que comme des réserves pour envoyer des forces outremer. Ceci apaise nombre de Canadiens, mais l’Angleterre ne sait plus trop que penser. L’urgence se fait sentir et Londres tient à savoir si le Canada appuierait leur pays dans l’éventualité d’une guerre qui semble de plus en plus inévitable. King demeure évasif et refuse de leur fournir une réponse claire afin de s’assurer une marge de manœuvre en plus d’éviter d’effrayer les Canadiens français.

La crise s’envenime

Lorsqu’Hitler annexe l’Autriche au mois de mars 1938, l’Occident trouve encore un moyen de se dérober et continue de viser la paix. Six mois plus tard, lorsque Hitler menace d’envoyer ses armées en Tchécoslovaquie, le premier ministre britannique Neville Chamberlain cherche à l’apaiser en signant l’accord de Munich en septembre. Avec cet accord, il accepte de vendre le peuple de la Tchécoslovaquie démocratique en cédant à Hitler la région des Sudètes, une zone limitrophe de la Tchécoslovaquie où vit une grande population allemande. King appuie la politique d’apaisement de Neville Chamberlain, espérant qu’elle suffira à leur épargner une guerre, ce qui paraît être le cas un certain temps. King est donc sous le choc, comme c’est le cas de tout le monde, lorsqu’Hitler occupe sans vergogne le reste de la Tchécoslovaquie, le 15 mars 1939. La guerre semble inévitable.

King est désespéré à l’idée d’un nouveau carnage outremer, qui divisera le Canada à coup sûr. Il écrit néanmoins, en septembre 1938, qu’il « s’agit d’un devoir national qui va de soi : si la Grande-Bretagne entre en guerre, le Canada réagira comme faisant partie intégrante de l’Empire britannique ». Une visite royale d’importance historique par le roi George VI et la reine Elizabeth, au printemps 1939, parvient avec éclat à resserrer les liens entre le Canada et la Grande-Bretagne. King se réjouit de la popularité du couple royal, qui attire des foules de dizaines de milliers de personnes à chacune de leurs destinations.

King et la majorité des membres de son Cabinet demeurent toutefois réticents à annoncer sur la place publique quelque position que ce soit pour le Canada, surtout de crainte de se mettre à dos la population du Québec. King va jusqu’à refuser de laisser les officiers de l’ARC entamer les discussions avec l’Aviation royale britannique au sujet de l’entraînement militaire. L’armée terrestre, elle aussi, commence à être privée de ressources.

L’entrée en guerre

L’Allemagne envahit la Pologne le 1er septembre 1939. Les gouvernements français et britannique constatent alors qu’ils n’ont d’autre choix que d’affronter Hitler et déclarent donc la guerre le 3 septembre. La Grande-Bretagne espère que ses dominions répondront à l’appel aux armes. Terre-Neuve, qui à l’époque est encore une colonie britannique et ne fait pas partie du Canada, est donc en état de guerre de façon automatique; le conflit aura des impacts énormes sur la population de la région. Terre-Neuve devient dès lors une base d’opérations avancée qu’utilisent les Américains et les Canadiens pendant la bataille de l’Atlantique. St. John’s est un port d’une importance capitale pour les marins et les aviateurs.

Avec la déclaration de guerre de l’Angleterre, King s’inquiète de la réaction des Québécois; il annonce donc à la radio, à l’échelle nationale, que « le Parlement prendra une décision ». Dès le 7 septembre, les membres du Parlement débattent des pour et des contre de la guerre. La très grande majorité des discours sont en faveur d’un soutien à l’Angleterre. Malgré que le conflit soit perçu comme une guerre juste menée au nom de la démocratie, personne ou presque ne mentionne la persécution des Juifs sous le régime draconien d’Hitler. La branche québécoise du Parti libéral demeure toutefois suspicieuse. Le discours de King à la Chambre des communes (à une époque où de tels discours au Parlement ont encore un poids) est long, pénible et ennuyeux. En somme, pas de quoi inspirer la nation. Il est sauvé par son lieutenant québécois, Ernest Lapointe, qui use de ses talents d’orateur pour inspirer le public canadien à soutenir la Grande-Bretagne et la France dans une guerre contre la violence nazie, tout en promettant qu’il n’y aurait pas, cette fois, de conscription. À l’exception de J. S. Woodworth, pacifiste, qui est d’avis que le Canada devrait rester hors de cette guerre, la Chambre se montre presque unanime. Le résultat du vote est dévoilé le 10 septembre : le Canada décide de partir en guerre contre l’Allemagne.