Susan Agnes Macdonald (née Bernard), baronne et écrivaine (née le 24 août 1836 à Spanish Town, en Jamaïque; décédée le 5 septembre 1920 à Eastbourne, en Angleterre).

Lady Agnes Macdonald est la seconde épouse du premier ministre du Canada sir John A. Macdonald. Le couple se marie à la veille de la déclaration de la Confédération (le 16 février 1867), au moment même où l’Acte d’Amérique du Nord britannique est débattu à la Chambre des lords en Angleterre. À la fois chroniqueuse de talent et auteure d’œuvres politiques et de récits de voyage maintes fois publiés, lady Macdonald propose une perspective toute féminine sur le paysage culturel en pleine évolution d’un nouveau pays.

Origines familiales

Susan Agnes Bernard est la plus jeune des cinq enfants de Theodora et Thomas Bernard, et leur seule fille qui survit à la naissance. Les Bernard sont propriétaires de plantations et occupent un certain nombre de postes clés au sein de l’armée et du gouvernement jamaïcains. À la mort de Thomas pendant une épidémie de choléra en 1850, ses deux fils aînés, Hewitt et Richard, installent la famille à l’endroit qui deviendra plus tard Barrie, en Ontario. Les familles Bernard et Macdonald se rencontrent pour la première fois lorsque Hewitt Bernard est nommé secrétaire particulier de John A. Macdonald, alors procureur général du Canada-Ouest. On croit aujourd’hui que Hewitt Bernard a découragé initialement tout intérêt romantique entre John A. Macdonald et sa sœur, étant au courant de la consommation abusive d’alcool de son patron et craignant ainsi pour le bien de sa sœur.

Quoi qu’il en soit, les événements politiques compliquent les choses, car en 1865 Ottawa devient la capitale de la Province du Canada. La jeune ville a la réputation de lieu rustique et tapageur. Agnes et Theodora Bernard reçoivent peut-être des conseils semblables à ceux prodigués à Frances Monck (belle-sœur du gouverneur général Monck), à qui l’on recommande d’« éviter [Ottawa] aussi longtemps que possible ». Ainsi, tandis que Hewitt Bernard se prépare à se joindre au gouvernement à Ottawa, les femmes choisissent plutôt de rejoindre leur famille et leurs amis en Angleterre.

Un an plus tard, la conjoncture politique mène à un résultat différent pour Agnes Bernard et John A. Macdonald. Après une rencontre fortuite en Angleterre dans le cadre de la Conférence de Londres, ils se font la cour, puis se marient et profitent d’une courte lune de miel à Oxford, tout en assistant aux réunions et aux événements mondains qui accompagnent les débats sur la Confédération. Heureux de la réussite personnelle et politique de son séjour à Londres, John A. Macdonald, toujours plein d’esprit, aurait déclaré avoir « fait allusion au plan de la Confédération, en vertu duquel toutes les provinces du Canada seraient réunies sous l’égide d’une souveraine, et la perfection de cette idée d’union a tant occupé son esprit qu’il a décidé de l’appliquer à lui-même ».

Par alliance, Agnes gagne un beau-fils, Hugh John, en plus d’avoir une fille avec son époux. Mary Theodora voit le jour en février 1869. Souffrant d’hydrocéphalie, elle requiert toutefois des soins importants et ne sera jamais en mesure de vivre de façon autonome. Elle est néanmoins aimée de ses parents et parvient à mener une vie comblée. À sa mort, à l’âge de 64 ans, elle aura survécu à ses deux parents et à son demi-frère.

L’épouse du premier ministre

Dans le cadre des cérémonies officielles marquant la première Fête du Dominion canadien, John A. Macdonald se voit décerner le titre de Chevalier Commandeur de Bath. Ce faisant, Agnes Macdonald voit son statut social et son titre évoluer dans le même sens. Le couple est désormais connu comme sir John A. Macdonald et lady Agnes Macdonald.

Lady Macdonald dispose du titre d’épouse du premier ministre à deux reprises : de 1867 à 1873, puis de 1878 à 1891. Cette deuxième période prend fin à la mort de son époux, en juin 1891. En tant qu’épouse du premier ministre, lady Macdonald établit l’idéal du comportement d’une dame du XIXe siècle : profondément religieuse, dévouée envers sa famille et s’impliquant dans diverses bonnes œuvres au sein de la communauté. Cette dévotion se traduit par une présence assidue aux messes de l’église anglicane St. Alban’s, par une préoccupation constante par rapport à la santé de son mari et de sa mère, et par son rôle de toute première directrice de la Maison des orphelins d’Ottawa. Cet idéal féminin transparaît dans les écrits de son journal, où elle décrit son désir de « marcher plus près de Lui, de Lui être dévouée entièrement, de Le servir, et de mourir pour Lui tout en vivant vertueusement » (12 janvier 1868).

On s’attend également de lady Macdonald qu’elle soutienne la carrière politique de son mari en organisant des événements mondains et des dîners pour les collègues de ce dernier, ainsi qu’en adoptant ses « activités et passe-temps » (lady Macdonald, 7 juillet 1867). Les preuves suggèrent qu’elle ne trouve pas les événements mondains faciles ou agréables, mais qu’elle se sent beaucoup plus à l’aise dans la tribune des dames de la Chambre des communes.Elle a la réputation de transmettre des messages codés en langage des signes à son mari, ou de s’emporter contre ses adversaires politiques. À la suite d’un débat particulièrement houleux lors de la session 1878, le premier ministre Alexander Mackenzie observe une explosion plutôt inconvenante lorsque « lady Macdonald, depuis la galerie, telle une Reine du jour, frappe du pied et exclame : “Mais quelles basses tactiques! Du jamais vu!” »

La chroniqueuse

Lady Macdonald commence à tenir un journal peu après la première Fête du Dominion canadien (le 1er juillet 1867). Elle rédige plus de 100 inscriptions de 1867 à 1872, ainsi qu’en 1875 et en 1883. Les premières inscriptions traduisent son enthousiasme d’être au cœur de la vie politique et sociale d’Ottawa. Elle plaisante qu’« ici – dans cette maison – l’atmosphère est si terriblement politique que, parfois, je pense que les mouches se réunissent en parlements sur les nappes de table de cuisine! » (5 juillet 1867). Un an plus tard, lady Macdonald y va d’une pensée plus réfléchie sur la carrière exigeante de son mari et l’impact de celle-ci sur leur foyer. Dans son inscription du 19 septembre 1868, notamment, elle note « une semaine pénible et plutôt improductive. […] Les tempêtes qui malmènent l’atmosphère du Conseil privé agitent sans cesse l’air à la maison. Étant si imprégnée des champs d’intérêt de mon mari, je ne puis qu’être affectée par le baromètre politique ».

Bien que le journal ne révèle pas de secrets politiques ou l’opinion de lady Macdonald sur des événements importants tels que le scandale du Pacifique, il donne un aperçu du monde intérieur d’une matrone canadienne de la haute société du XIXe siècle. En plus de ses efforts visant à fournir un « foyer chaleureux et agréable à [son] mari » (11 janvier 1868), lady Macdonald meuble ses jours d’apparitions publiques et d’engagements philanthropiques et sociaux. Près d’un an après son mariage, elle décrit une journée typique de sa vie de femme de premier ministre : « après le service du matin, je me suis habillée pour ma “journée”, pour ensuite appartenir au public jusqu’aux coups de dix-huit heures. Ce fut d’abord Mme Bronson de l’organisme Orphans’ Home Matters, puis mon dîner-causerie, suivi de la visite de dignitaires » (5 février 1868).

Lady Macdonald se sert également de son journal comme registre des nombreux livres d’histoire, biographies, récits de voyage, textes religieux et magazines qu’elle lit. Ses discussions sur ces œuvres avec son mari, sa mère et un groupe de lecture composé de femmes illustrent la pratique par laquelle les femmes du XIXe siècle cherchent à comprendre et à vulgariser la politique de leur monde. Les écrits d’éminents réformateurs du système carcéral et abolitionnistes comme Elizabeth Fry et William Wilberforce façonnent la compréhension de lady Macdonald des principes de justice, de châtiment et de réforme sociale. À l’issue du procès « profondément et effroyablement intéressant » de Patrick Whelan, présumé sympathisant fenian accusé et déclaré coupable d’avoir assassiné Thomas D’Arcy McGee (voir L’assassinat de Thomas D’Arcy McGee), elle contemple la valeur de la peine capitale : « Ils me disent que [Whelan] ne peut ressentir d’émotions!! Ne rien ressentir!! [...] Comment est-ce possible qu’un jeune homme sain et actif, dont les veines sont rythmées d’un pouls vif et fort, sachant qu’il sera condamné à la pendaison jusqu’à ce que mort s’ensuive, ne ressente rien! Si les hommes ne ressentent rien, la peine capitale n’est dès lors que meurtre inutile (19 septembre 1868).

L’écrivaine de voyage

Lady Macdonald voyage abondamment au cours de sa vie, parcourant de grandes distances par divers moyens de transport. En plus de se déplacer par navire, train, canot et luge, elle met à l’essai les innovations de l’époque en enfourchant une bicyclette et même en conduisant une voiture dans les dernières années de sa vie. Elle publie deux esquisses de ses voyages à bord des trains du Cchemin de fer Canadien Pacifique (CFCP), « By Car and by Cowcatcher »(En voiture et en chasse-pierres) et « An Unconventional Holiday » (Des vacances hors de l’ordinaire), ainsi qu’un compte rendu d’un voyage de pêche sur la rivière Restigouche, dans le nord du Nouveau-Brunswick, intitulé « On a Canadian Salmon River » (Sur une rivière à saumons canadienne).

Contrairement au ton moralisateur des propos de son journal, ses esquisses de voyage dépeignent un esprit vif et perspicace. Le compte rendu de son pénible trajet à travers les Rocheuses sur un chasse-pierres (un dispositif fixé à l’avant d’un train pour repousser les obstacles) est hilarant. Les porcs errant sur la voie ferrée connaissaient toutefois un destin plus sombre. Dans « By Car and by Cowcatcher », elle se montre impassible devant leur sort : « Il y a eu un cri aigu, quelque chose est passé devant en coup de vent, puis plus rien. [...] Le Secrétaire [[Joseph Pope]] a affirmé qu’un corps l’avait frappé au passage; mais comme je me suis fermé les yeux dès que les porcs sont apparus, je ne puis confirmer ses dires. »

Le portrait que lady Macdonald dresse des personnes autochtones qu’elle rencontre lors de ses voyages à bord du CFCP est plus inquiétant. Son soutien de la Loi sur les Indiens de 1876 et du projet de son mari visant à assimiler les Premières Nnations du Canada ne fait aucun doute lorsqu’elle les décrit comme un « peuple sauvage, dont la civilisation “s’améliore” en étant éliminée de la surface de la Terre ». Ce que lady Macdonald interprète comme la réussite civilisatrice de l’entreprise de son mari sera toutefois vu comme une trahison dévastatrice par de nombreux lecteurs du XXIe siècle.

Le portrait qu’elle dresse de « deux charmants garçons sioux qui ont été portés au Palais du gouvernement par le prêtre chargé de leur éducation », dont « seuls leurs brillants yeux noirs donnent signe de vie alors que, au cours d’une longue visite, ils se tenaient parfaitement droits dans une toute nouvelle étoffe, sans remuer le petit doigt », est une reconnaissance inconsciente du système des pensionnats qui a perturbé et détruit des générations de familles autochtones, leurs traditions et leurs langues. Son impression d’un « horrible mur, long et bas, composé de crânes blanchis soigneusement empilés et provenant de bisons abattus dans la prairie » constitue une preuve macabre de la conséquence négative de la colonisation européenne sur les pratiques traditionnelles de chasse des Autochtones (voir Chasse au bison), et du coût écologique de la construction du CFCP à travers l’habitat du bison.

L’écrivaine politique

Lady Macdonald est créditée comme l’auteure de deux esquisses politiques publiées de manière anonyme, « Canadian Topics » (Thèmes canadiens) et « Men and Measures in Canada » (Hommes et mesures au Canada), ainsi que d’un portrait biographique et politique rendant hommage à la vie de sir John A. Macdonald, intitulé « A Builder of the Empire » (Un bâtisseur de l’empire). Regorgeant de détails et d’opinions de nature politique, ces ouvrages révèlent une lady Macdonald très différente de celle qui transparaît de son journal et de ses récits de voyage. La narratrice parle en connaissance de cause et en détail des élections générales de 1886 comme étant « les plus chaudement disputées, captivantes et intéressantes qui soient ». Elle se fait également critique du contrôle de la pêche commerciale côtière de la part du Canada, laquelle « doit absolument être protégée contre l’invasion des Américains, car ceux-ci semblent posséder une aptitude nationale envers la destruction, ou plutôt l’extermination, des stocks de gibier et de poissons ».

L’esquisse de sir John A. Macdonald est une œuvre complexe dans laquelle lady Macdonald (sous le pseudonyme de Macdonald d’Earnscliffe) se présente comme un témoin expert de la vie personnelle et politique de l’ancien premier ministre. Lorsqu’elle se réfère aux pensées de sir John A. Macdonald sur la Confédération, notamment, elle affirme que « l’idée fixe qu’il avait d’un empire uni constituait son phare et son inspiration. Parlant en toute connaissance de cause à ce chapitre, je ne crois pas qu’il puisse être possible pour quiconque d’être possédé par un principe plus fortement que ne l’a été cet homme par cette idée ». Publié quelques années après la mort de sir John A. Macdonald, cet ouvrage fait de lady Macdonald une référence respectée quant à son mari et à sa vie politique.

Dernières années

En 1891, à l’âge de 55 ans et désormais veuve, lady Macdonald se trouve à l’écart du monde politique d’Ottawa. Après avoir accepté une nomination de pairie de la part de la reine Victoria, la nouvelle baronne d’Earnscliffe (ou Macdonald d’Earnscliffe) est témoin du lent, mais inexorable déclin du Parti conservateur de son défunt mari. Peu après la victoire de Wilfrid Laurier et de son Parti libéral en 1896, la baronne s’installe de façon permanente en Angleterre. Vivant à Eastbourne, elle et Mary passent les hivers des deux décennies suivantes dans des destinations européennes populaires, allant même jusqu’à se trouver bloquées en Suisse lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale. Victime d’une série d’accidents vasculaires cérébraux, Agnes Macdonald rend l’âme le 5 septembre 1920 à Eastbourne.

Importance

Pour son engagement au service de l’édification du pays, lady Agnes Macdonald peut être considérée comme l’une des Mères de la Confédération. Ne pouvant ni voter ni exercer de charge, elle ne pouvait contribuer directement aux processus politiques et à l’élaboration de politiques grâce auxquels le Dominion du Canada a vu le jour. Elle a en revanche été une observatrice informée et engagée de son monde, dont les perspectives et les expériences ont été consignées dans son journal ainsi que ses récits de voyage et esquisses politiques publiés. De toute évidence, lady Macdonald souhaitait que son travail soit conservé. À un certain moment, elle a écrit impatiemment à Joseph Pope que « ma seule crainte est que mes lettres, documents et journaux soient égarés. Ceux-ci [...] doivent, dans la mesure du possible, m’être envoyés ». Cette préoccupation est indicatrice de son pressentiment, ou plutôt de son espoir, que le public souhaite un jour lire ses récits de ce nouveau pays qu’était le Canada.