Le Haut-Canada, remplacé par l’actuel Ontario, naît en 1791 de la division de l’ancienne colonie de Québec en Bas-Canada à l’est et Haut-Canada à l’ouest. Étendue sauvage colonisée majoritairement par des loyalistes et des fermiers avides de terres émigrant vers le nord en provenance des États-Unis, le Haut-Canada doit tour à tour endurer une guerre contre les États-Unis, une rébellion armée et un demi-siècle de difficultés économiques et politiques croissantes jusqu’à ce qu’il soit à nouveau uni à son voisin francophone pour former la Province du Canada.

Premières Nations, France et guerre

La région qui correspond au Haut-Canada est peuplée à l'origine par des Indiens (par exemple les Hurons, les Neutres, les Pétuns et les Algonquins). Samuel de Champlain l'a parcourue au début du XVIIe siècle, revendiquant le territoire au nom de la France, comme d'autres explorateurs français l'ont fait après lui. Les missionnaires y ont été particulièrement actifs, surtout en Huronie, à l'est et au sud de la baie Georgienne (voir Sainte-Marie-des-Hurons). Les Français s'y sont établis dès le XVIIIe siècle, attirés par la traite des fourrures, de telle sorte que le commerce et la guerre ont servi de justifications à leurs revendications territoriales. L'établissement permanent d'une colonie européenne n’était pas vraiment l’objectif de l'occupation du territoire, même si les bases des futures villes de Toronto, Windsor, Niagara Falls et Kingston étaient déjà été établies.

Guerre de Sept Ans (1756-1763), les Français cèdent la majeure partie de la région aux Britanniques. Avec la capitulation de Montréal, en septembre 1760, la Grande-Bretagne prend réellement possession du territoire qui deviendra plus tard le Haut-Canada. À la suite du Traité de Paris (1763), les frontières de la nouvelle province de Québec sont étendues vers le sud jusqu’à la vallée de l'Ohio. Au début de la guerre de l'Indépendance américaine, la population permanente européenne de l'ouest du Québec n'est composée que de quelques francophones établis aux environs de Détroit, mais, à la fin de celle-ci en 1783, les quelques loyalistes qui ont trouvé refuge au Canada pendant la guerre sont maintenant légion. De 5000 à 6000 d'entre eux ont semé le germe d'une politique centrée sur la Grande-Bretagne qui aura une influence décisive sur l'avenir du Haut-Canada.

Loyalistes

Il existe un ancien mythe loyalist selon lequel ces colons énergiques auraient surmonté maintes épreuves et privations. En réalité, peu de réfugiés, où que ce soit, ont été aussi privilégiés. Le gouverneur, sir Frederick Haldimand, s'occupe d'installer des colonies de loyalistes, en disposant tout le long de la frontière américaine des milices dans des municipalités aux limites rapidement tracées. En cas de guerre, les anciens combattants doivent former une barrière défensive. Trois régions principales sont choisies : le long du Saint-Laurent, aux environs de Kingston et de la baie de Quinte, et la région de la péninsule du Niagara. Une quatrième, près de Détroit, est envisagée, mais comme elle doit être remise aux Américains, son peuplement s'en trouve retardé. Après l'exécution rapide des levés, les terres sont concédées par lots, les chefs de famille recevant 100 acres (40,5 ha), et les officiers supérieurs jusqu'à 1000 acres (405 ha) et plus. Vêtements, outils et vivres sont fournis pendant trois ans. De telles conditions favorisent l’immigration des loyalistes dont beaucoup s'en tirent bien. Nombre d'Américains migreront vers le nord pour les rejoindre, certains par dépit, d'autres simplement par « avidité de la terre ». En 1790, la population de l'ouest du Québec compte près de 10 000 colons.

Les loyalistes immigrés au Haut-Canada, pour la plupart des pionniers américains, sont en mesure de faire face aux rigueurs des nouveaux établissements, mais ils ne manifestent guère de souplesse sur le plan politique. Un grand nombre d'entre eux, hier au premier rang des protestations politiques dans les anciennes colonies sans toutefois être prêts à prendre les armes pour les droits coloniaux, ont l'intention d'utiliser tout moyen légal et constitutionnel à leur disposition pour améliorer leur sort. Ce sont leurs revendications constitutionnelles qui poussent la Grande-Bretagne à modifier, en 1791, l'acte de Québec de 1774.

Création d’une nouvelle colonie

Il en résulte l'Acte constitutionnel de 1791. Ce dernier divise la Province de Québec en deux : le Bas-Canada (dans les parties situées en aval du fleuve Saint-Laurent) et le Haut-Canada, le long de la frontière actuelle entre l’Ontario et le Québec. L’Acte institue également un gouvernement qui déterminera en grande partie la forme politique de la colonie et qui, en réalité, influe fortement sur son fonctionnement social et économique.

L’Acte est, de la part de Londres, une réponse sans équivoque à la guerre de l’Indépendance américaine. Selon la vision du gouvernement britannique, la démocratie excessive qui règne dans les colonies américaines serait interdite dans les deux nouvelles provinces du Haut et du Bas-Canada. Pour chaque province, on désigne un lieutenant-gouverneur, assisté d'un conseil exécutif, d'un conseil législatif qui agit comme chambre haute et d'une assemblée représentative. La politique relève du Conseil exécutif qui rend compte de son administration au roi et non à l'Assemblée élue.

On attend de l'Église d'Angleterre qu’elle renforce les liens entre les colonies et la Grande-Bretagne. Dans le Haut-Canada, afin d'assurer « l'entretien et le soutien d'un clergé protestant », chaque septième de toute terre de la province est attribué au clergé, de même que les revenus provenant de la vente ou de la location de ces propriétés. La Grande-Bretagne, plus tard, va établir les réserves de la Couronne, les revenus tirés d'un autre septième de chaque lot servant à couvrir les coûts de l'administration provinciale. La propriété de la terre, sujet qui préoccupe la plupart des colons, est désormais basée sur la tenure franche en usage en Grande-Bretagne.

Le Régime Seigneurial en vigueur dans le Bas-Canada est définitivement banni au Haut-Canada. En outre, ceux qui ont le droit d'élire et d'être élus sont assez nombreux et l'Assemblée ne compte pas moins de 16 membres, tandis que le Conseil législatif en totalise sept.

L’action menée par John Graves Simcoe

John Graves Simcoe, rêve pour cette nouvelle société « d'une forme de gouvernement supérieure, davantage souhaitable et raffinée », non seulement pour y attirer les immigrants, mais aussi pour restaurer l'Empire et ramener les Américains dans le camp britannique. Les premières institutions gouvernementales sont établies à Newark (Niagara-on-the-Lake) d'abord, puis à York (Toronto), la nouvelle capitale. Simcoe fait construire des routes par l'armée, crée des conseils pour la répartition des terres, établit l'organisation judiciaire, abolit l'esclavage et s'attache à promouvoir l'anglicanisme. À son départ de la province en 1796, Simcoe peut être fier de ses réalisations, bien qu'il n'ait convaincu ni les Américains de renoncer au républicanisme ni la Grande-Bretagne de convertir le Haut-Canada en un centre militaire. Aux yeux des Britanniques, le Canada correspond encore au Québec, et le projet de Simcoe pour la défense d'un prolongement occidental situé au-delà des voies maritimes semble peu réaliste.

Le Haut-Canada ne prospère pas sous les mandats des successeurs du lieutenant-gouverneur Simcoe : le timide Peter Russell, l'énergique et tyrannique général Peter Hunter, son antithèse Alexander Grant et le terne Francis Gore. La province est toujours une région éloignée de colonies isolées, et le territoire, seule source véritable de prospérité, est morcelé en grandes parcelles avec insouciance par des administrateurs laxistes.

Prise de pouvoir par les élites politiques

L'histoire politique du Haut-Canada n'en est qu'à ses débuts, mais elle est marquée au sceau de l'Acte constitutionnel, qui a naturellement engendré un parti de favoris. Les lieutenants-gouverneurs forment leurs conseils exécutif et législatif avec des hommes en qui ils ont confiance et qui partagent leurs valeurs conservatrices inébranlables : les loyalistes et les Britanniques nouvellement arrivés. Ces hommes, qu'on appellera plus tard le Family Compact, deviennent une sorte de club conservateur ou faction tory au pouvoir de façon permanente. Ils ne peuvent concevoir aucune autre loyauté à la Couronne que la leur. Ceux qui s'opposent à leurs idées, comme c'est souvent le cas pour les questions liées aux finances, et qui prônent un élargissement des pouvoirs de l'Assemblée sont qualifiés de Yankees républicains. L'influence des hommes honnêtes qui critiquent ouvertement le gouvernement, tels Robert Thorpe, Joseph Willcocks et William Weekes, sera balayée par le tourbillon de la Guerre de 1812.

Guerre contre les États-Unis

Au cours de la guerre de 1812, le Haut-Canada, dont la plupart des habitants sont de souche américaine, est envahi et en partie occupé. Les troupes américaines sont repoussées par des soldats britanniques et la milice canadienne. La guerre raffermit les liens du Canada avec la Grande-Bretagne, fait du loyalisme un principe sacré, façonne des héros et des martyrs tels sir Isaac Brock et Tecumseh, et semble légitimer le statu quo politique.

La guerre met un terme à l'isolement du Haut-Canada. Le gouvernement ne fait rien pour favoriser l'immigration des Américains, mais le Haut-Canada accueille un plus grand nombre de Britanniques, certains disposant de capitaux à investir. L'économie dépend toujours des politiques d’échanges commerciaux dans les colonies et du mercantilisme de la Grande-Bretagne, et la culture du blé occupe le premier rang chez les agriculteurs. Pourtant, la province manque de capitaux. La Welland Canal Co., spécialisée dans les travaux publics, doit ainsi se tourner vers l'étranger pour trouver des investisseurs. Au début des années 1820, les frais généraux d'administration de la colonie se sont considérablement accrus, ce qui fait ressurgir le projet d'unir les deux Canada. En 1822, on s'efforce de partager plus équitablement les droits de douane entre les deux provinces, afin que le Haut-Canada, dépourvu de tout port de mer, puisse accroître ses revenus.

Tourmente économique

Les revenus, cependant, demeurent insuffisants, et la province, endettée, est incapable de payer les intérêts sur ses obligations, déjà mal accueillies, sans faire de nouveaux emprunts. La création de la Banque du Haut-Canada (1821) et d'autres banques n'entraîne pas la stabilité financière escomptée, pas plus que l'apport de capitaux de la Canada Company, société importante de colonisation britannique. En réalité, les sommes versées au gouvernement par cette compagnie servent à rémunérer les fonctionnaires (la liste civile). Cela nuit au projet de la Chambre d'assemblée qui souhaite avoir la main haute sur le budget.

La guerre de 1812 raffermit l'autorité politique de l'oligarchie qui règne sur la province, et dont le personnage influent est l'archidiacre anglican John Strachan (plus tard évêque de Toronto). Nombreux sont ceux qui qualifient le Family Compact de groupe corrompu, mais de récentes études tendent à démontrer que sa façon de gouverner était rigoureuse et méthodique, et que ses enquêtes sur les irrégularités étaient menées consciencieusement. La mise en valeur des ressources de la province est capitale aux yeux du Family Compact, comme le prouve son appui inconditionnel à des travaux publics comme le Canal Welland, mais une oligarchie, éclairée ou non, constitue un anachronisme à une époque où la démocratie est en vogue.

Rébellion de 1837

En 1820, l'opposition au régime se complexifie, quoique sa politique ne s’organise pas encore autour de partis disciplinés. Certains agitateurs, comme Robert Gourlay, le célèbre « banni britannique », ont déjà exprimé les doléances du peuple en les dramatisant. Jusqu'au milieu des années 1830, l'opposition est généralement menée par des hommes politiques plus modérés, dont le Dr William Baldwin, Robert Baldwin et le révérend Egerton Ryerson.

Le réformiste William Lyon Mackenzie souhaite que le Haut-Canada soit une démocratie républicaine du type de celle des États-Unis et envisage une province composée de fervents patriotes fermiers, prêts à devenir des révolutionnaires américano-britanniques. La Rébellion de 1837 menée par Mackenzie, qui cherchait à s’emparer du pouvoir alors entre les mains du Family Compact et de ses partisans au sein de l’église, est un échec, car, comme bon nombre des politiciens qui lui ont succédé, il n'a pas compris les fondements de l’opinion politique modérée du peuple du Haut-Canada.

L'attitude violente de Mackenzie et son insurrection mal appuyée se révèlent inutiles, car des réformes démocratiques progressives sont déjà en cours dans la colonie et en Grande-Bretagne. Les points faibles de l'Acte constitutionnel sont maintenant évidents. Pour le Haut-Canada, un réel changement politique ne peut venir que de Londres, même si les réformistes peuvent en accélérer le cours au pays même.

Les recommandations de lord Durham , en 1838, entraînent quelques changements immédiats. À titre de gouverneur général l’Amérique du Nord britannique, il ne passe que quelques jours au Haut-Canada, au cours desquels il visite brièvement Toronto et accorde une entrevue à Robert Baldwin. Il est aussi judicieusement conseillé par ses adjoints, en particulier Charles Buller. Tous ces détails sont consignés dans son célèbre rapport (voir Rapport Durham).

Union avec le Bas-Canada

Le rapport de Durham et ses recommandations mettent en branle un projet qui mûrissait depuis longtemps : l'union des deux provinces du Canada. En 1838, la population diversifiée du Haut-Canada dépasse les 400 000 habitants et s'étend de l'ouest de la rivière des Outaouais jusqu'à la tête des Grands Lacs. La colonie, encore à l'état d'ébauche, ne possède que peu d'écoles, d'hôpitaux et d'administrations locales. Durham, défendant les intérêts impériaux, soutient que l'union des provinces noierait les Français du Bas-Canada dans la mer anglophone et que, fait plus important encore, le potentiel économique des deux colonies s'accroîtrait, allégeant ainsi le fardeau qu'elles constituent pour la Grande-Bretagne.

Durham maintient que tout se concrétiserait aisément sous un Gouvernement Responsable, dont le Cabinet (ou le Conseil exécutif, comme on l’appelait alors) serait responsable et devrait rendre des comptes devant l'Assemblée élue et non devant la Couronne et le lieutenant-gouverneur. Un tel gouvernement pourrait conjurer les erreurs de l'Acte constitutionnel et esquiver les critiques sans craindre de nouveaux soulèvements. La Grande-Bretagne approuve l'union mais n'accorde la responsabilité au gouvernement que quelque dix ans plus tard.

La brève et malheureuse histoire du Haut-Canada prend fin le 10 février 1841 lorsque la colonie est unie au Bas-Canada largement francophone pour former la toute nouvelle Province du Canada. Malgré son histoire tourmentée, le peuple du Haut-Canada pourra prétendre avoir eu un passé commun et, compte tenu des perspectives liées à une population qui croît rapidement, à une meilleure démocratie et à des débouchés agricoles qui s'améliorent, envisager également un meilleur avenir collectif.