Au début des années 1860, l'instabilité et l'impasse politiques prévalent dans la Province du Canada. La Grande Coalition de 1864 unit les réformistes et les conservateurs en vue de réformer la constitution. Elle marque un tournant de l'histoire canadienne, ouvrant la voie à la Conférence de Charlottetown et à la Confédération.

Changements démographiques

Au début des années 1860, la politique canadienne est en état de crise. L'union entre le Haut-Canada et le Bas-Canada, en 1841, ne parvient pas à contenir les tensions ethniques et religieuses croissantes entre les deux colonies et le système politique s'en retrouve presque paralysé.

L'union avait créé la Province du Canada, une entité politique comprenant le Canada-Ouest (aujourd'hui l'Ontario), principalement anglophone, et le Canada-Est (aujourd'hui le Québec), essentiellement francophone.

Dans l'Assemblée législative coloniale, le Canada-Ouest disposait du même nombre de sièges que le Canada-Est, même s'il était moins populeux. Les anglophones canadiens étaient donc surreprésentés par rapport à leur population. Le système visait à protéger la minorité anglophone de la colonie unifiée d'une dominance canadienne-française et à créer des conditions propices à l'assimilation des Canadiens français dans la culture et les normes anglo-canadiennes.

Au cours des années 1840 et 1850, la population croît de façon massive, surtout au Canada-Ouest, grâce à l'arrivée d'immigrants britanniques et irlandais. En 1861, le Canada-Ouest compte plus d'un quart de million de plus d'habitants que le Canada-Est. Les Canadiens français sont désormais surreprésentés à l'Assemblée législative par rapport à leur population, ce qui irrite de plus en plus de Canadiens anglais.

Alliances et tensions

Déterminés à protéger leur langue, leur culture et leur religion des influences anglo-protestantes (anglaises), les politiciens franco-canadiens nouent des alliances avec ceux du Canada-Ouest qui appuient l'idée du gouvernement responsable, soit un gouvernement plus démocratique relevant des élus de l'Assemblée législative et non de gouverneurs nommés par la Grande-Bretagne. Pendant les années 1850, l'alliance entre les conservateurs du Canada-Ouest et les dirigeants canadiens-français permet à ces derniers d'exercer un contrôle considérable sur les leviers du pouvoir. Ils avaient réussi à tirer profit d'un système politique qui visait au départ à les assimiler.

Pour de plus en plus d'habitants du Canada-Ouest, il s'agit d'une « domination française ». Alors que ce point de vue se répand, des groupes politiques libéraux, réformateurs et radicaux gagnent en popularité au Canada-Ouest. Nombre d'entre eux sont hostiles et méfiants envers le catholicisme romain.

Au Canada-Est, les conservateurs canadiens-français constituent une grande force politique. Ils sont étroitement liés à l'Église catholique et aux conservateurs du Canada-Ouest. Si une majorité de libéraux et de réformistes étaient élus au Canada-Ouest contre une majorité de conservateurs au Canada-Est, la province serait de plus en plus instable, passant d'un gouvernement bricolé à un autre, dans un climat bouillant de rancune et de peur. C'est ce qui se produit au début des années 1860.

Représentation proportionnelle

L'une des solutions envisagées est de remplacer la représentation égale (partage égal des sièges de l'Assemblée législative entre le Canada-Est et le Canada-Ouest) par la représentation proportionnelle. George Brown, influent chef du Parti réformiste du Canada-Ouest et rédacteur en chef du grand journal Globe, privilégie cette option. Dans ce système, tous les électeurs sont traités de la même façon, peu importe leur lieu de résidence ou leur langue, et les gouvernements reflètent la volonté de la majorité des électeurs de la province unie.

Toutefois, une telle entente est totalement inacceptable aux yeux de nombreux Canadiens français. Ceux-ci croient que la représentation proportionnelle les reléguerait de façon permanente au statut de minorité dans une province de plus en plus anglophone et protestante, et pourrait avoir des conséquences désastreuses sur leur religion, leur langue et leur culture. L'insistance des réformistes du Canada-Ouest sur les droits individuels se heurte à la détermination des Canadiens français de protéger leurs droits collectifs.

Autres options

Une autre solution, celle que préfèrent de nombreux radicaux (nommés Clear Grits) du Canada-Ouest, est de dissoudre l'union. Ainsi, les Canadiens anglais du Canada-Ouest et les Canadiens français du Canada-Est pourraient chacun contrôler leurs propres affaires. Toutefois, cette solution laisserait vulnérables les minorités de chacun des territoires, c'est-à-dire les anglophones du Canada-Est et les catholiques irlandais du Canada-Ouest.

Il était aussi possible que la dissolution de l'union mène à l'annexion des deux nouvelles provinces par les États-Unis. Sans surprise, la Grande-Bretagne s'oppose à tout ce qui risquerait d'affaiblir son empire nord-américain. L'opposition britannique à la dissolution de l'union serait donc difficile à surmonter.

Le troisième scénario consistait à gouverner la province selon le principe de la « double majorité », c'est-à-dire qu'un projet de loi doit obtenir l'appui de la majorité tant au Canada-Ouest qu'au Canada-Est. Cependant, cette méthode ne fonctionne que si les deux élisent des partis partageant la même vision, ce qui n'était pas le cas.

Fédéralisme de George Brown

Compte tenu des difficultés associées aux deux dernières approches, George Brown est de plus en plus attiré par l'idée d'un aménagement de type fédéral entre le Canada-Est et le Canada-Ouest, à savoir la création de deux provinces distinctes unies par un nouveau parlement fédéral. Il préconise aussi l'expansion de toute fédération pour y inclure le Territoire du Nord-Ouest, contrôlé par la Compagnie de la Baie d'Hudson.

En 1860, George Brown lance en vain l'idée à l'Assemblée législative de la Province du Canada. Ses propositions ont presque déchiré son propre parti et sont rejetées par une majorité décisive. La plupart des politiciens canadiens-français ne voient aucune raison de changer le statu quo, qui leur donne le pouvoir qu'ils recherchent. Aussi, tant que la coalition libérale et conservatrice de John A. Macdonald au Canada-Ouest reste fidèle à son alliance avec les majorités conservatrices du Canada-Est, les partisans de John A. Macdonald se maintiendraient au pouvoir même s'ils représentaient une minorité au Canada-Ouest.

En 1860, le projet de Confédération semble mort et enterré.

Vers la Grande Coalition

Or, quatre ans plus tard, les réformateurs de George Brown travaillent de concert avec les libéraux-conservateurs du Canada-Ouest de John A. Macdonald et les bleus de George-Étienne Cartier du Canada en faveur de la Confédération. Il s'agit de l'une des transformations les plus remarquables et rapides de l'histoire de la politique canadienne. Que s'était-il passé?

La réponse réside en partie dans des événements externes, plus précisément le déclenchement de la guerre civile américaine en avril 1861. À mesure que la guerre se poursuit, l'armée de l'Union croît à un niveau sans précédent. Aussi, les tensions entre les États-Unis et la Grande-Bretagne menacent de dégénérer en situation de guerre, ce qui a failli se produire au cours de l'hiver 1861-1862. Le Canada ne pouvait pas résister à la puissance américaine sans l'aide des Britanniques. Toutefois, la Grande-Bretagne croyait que le Canada devrait jouer un plus grand rôle dans sa propre défense et estimait qu'une Amérique du Nord britannique unifiée serait un contrepoids plus efficace à la puissance des Américains que des colonies séparées.

Face à cette pression, les politiciens canadiens peinent à former des gouvernements forts et durables. Entre 1861 et 1864, deux élections et une série de gouvernements faibles signalent que des changements doivent être apportés au système politique de la Province du Canada.

« Esprit de compromis »

George Brown estime que des mesures draconiennes s'imposent. En octobre 1863, il propose la mise sur pied d'un comité législatif multipartite pour débattre de l'avenir constitutionnel du Canada. Tous les enjeux seraient abordés. L'idée était de tenir des échanges ouverts et non partisans pour chercher à sortir la politique canadienne de l'impasse.

Lorsqu'il présente son projet à l'Assemblée législative en mai 1864, le gouvernement libéral-conservateur s'accroche de peine et de misère au pouvoir. Les chefs conservateurs, notamment John A. Macdonald et George-Étienne Cartier, et d'éminents réformistes, comme Luther Holton et Antoine-Aimé Dorion, s'opposent à la résolution de George Brown. Toutefois, les troupes conservatrices et réformistes sont divisées à l'interne sur la question. À la surprise de John A. Macdonald et George-Étienne Cartier, la résolution recueille suffisamment de voix des différents partis pour être adoptée.

George Brown nomme aussitôt un comité formé de membres des deux parties pour discuter de la réforme constitutionnelle. Lors de la première réunion, il verrouille la porte et met la clé dans sa poche. « Messieurs, dit-il, vous devez maintenant parler de la question, car vous ne pouvez pas quitter cette pièce sans venir à moi ». Ainsi, 17 hommes, dont certains se détestaient, se retrouvent enfermés dans une pièce à tenter de dénouer l'impasse constitutionnelle du Canada. John A. Macdonald, George-Étienne Cartier, Luther Holton et Antoine-Aimé Dorion sont tous membres du comité. Malgré leurs divergences personnelles et politiques, ils s'attaquent à la tâche, selon George Brown, « de façon franche et dans un esprit de compromis ».

Au cours de huit rencontres, ils discutent des avantages et des inconvénients de la représentation proportionnelle, de la dissolution de l'union, de la double majorité, du fédéralisme et du statu quo. Le 14 juin, George Brown rapporte à la Chambre que le comité était « très favorable au changement vers un système fédéral, appliqué au Canada ou à toutes les provinces de l'Amérique du Nord britannique ».

Plus tard le même jour, le gouvernement libéral-conservateur est défait en Chambre par une motion de censure non liée à la question. Il était presque certain qu'une nouvelle élection allait se mettre en branle et qu'elle serait suivie à nouveau d'un gouvernement instable.

Nouvelle alliance

Une chose très étonnante s'est ensuite produite. George Brown estimait que la crise politique offrait l'occasion de sortir de l'impasse constitutionnelle. Aussi, John A. Macdonald entrevoit qu'une alliance avec George Brown pourrait ouvrir toutes sortes de possibilités. À la suite d'une brève rencontre entre les deux hommes le 16 juin, les pourparlers débutent.

Dans les négociations qui ont suivi, les libéraux conservateurs insistent pour que George Brown et ses partisans réformistes se joignent à la coalition gouvernementale au lieu de n'offrir qu'un soutien informel. Les libéraux conservateurs croient que si George Brown faisait partie du Cabinet du nouveau gouvernement, ce dernier et ses partisans seraient plus faciles à contrôler. Pour cette raison, George Brown hésite à s'associer à ses anciens ennemis. Il fait toutefois l'objet d'intenses pressions de la part des conservateurs et de ses propres partisans. Ces derniers avancent qu'il pourrait davantage influencer le cours des événements en étant du côté du pouvoir. Au lieu de risquer l'échec des négociations, George Brown décide de joindre le gouvernement avec son parti.

Vers la Confédération

L'autre question était de savoir si une solution fédérale devrait s'appliquer uniquement au Canada ou à l'Amérique du Nord britannique en général. George Brown privilégie un régime fédéral pour le Canada seul, d'une part parce que les réformistes pourraient rester en contrôle du Canada-Ouest, et d'autre part parce qu'une solution à plus grande échelle pourrait empêcher de résoudre rapidement la crise constitutionnelle de la Province du Canada.

John A. Macdonald n'a jamais été en faveur de limiter un régime fédéral aux deux Canadas. Il croyait aussi qu'un accord englobant l'Amérique du Nord britannique pourrait contrer l'expansion continentale des États-Unis et élargir sa base conservatrice en recrutant les Maritimes. Après quatre journées de discussions, un compromis s'est dégagé. Un projet de loi en faveur du fédéralisme entre les deux Canadas serait présenté lors de la session parlementaire suivante. Entre-temps, le gouvernement de coalition étudierait la possibilité d'un régime fédéral à l'échelle de l'Amérique du Nord britannique.

Conférence de Charlottetown

À la fin de juin 1864, soit la même semaine où la Grande Coalition s'est formée, lord Monck, gouverneur général de la Province du Canada, demande par écrit à son homologue de la Nouvelle-Écosse qu'une délégation canadienne puisse assister à une conférence portant sur une union des Maritimes qui doit avoir lieu dans la colonie de l'Île-du-Prince-Édouard. Cette demande est acceptée.

En septembre 1864, des membres de la Grande Coalition se joignent à des politiciens du gouvernement et des partis d'opposition du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l'Île-du-Prince-Édouard à l'occasion de la Conférence de Charlottetown. Selon Thomas D'Arcy McGee, la conférence donne lieu à un « extraordinaire armistice dans la guerre entre les partis » qui pave la voie à la Confédération en 1867.

La Grande Coalition constitue un tournant dans l'histoire canadienne, car elle s'est révélée remarquablement efficace pour sortir le Canada central de l'impasse politique et a contribué à la création d'un nouveau pays.