Le 6 octobre 2014, Jeremy Freeborn, écrivain, a interviewé Clara Hughes pour L'Encyclopédie canadienne. Six fois médaillée olympique en cyclisme et patinage de vitesse, Clara Hughes traverse le Canada en vélo en 2014 pour sensibiliser le public aux problèmes liés à la santé mentale.

J. F. : Je crois savoir que vous avez eu quelques difficultés personnelles durant votre enfance, dans le Manitoba. Quelle importance a eu le sport durant votre adolescence?

C. H. : J’ai trempé dans beaucoup d’activités délinquantes lorsque j’étais jeune. J’ai grandi dans une famille dysfonctionnelle. Mon père buvait beaucoup et abusait verbalement ma mère, sans retenue. Ils se sont séparés lorsque j’avais neuf ans. Pour dire les choses comme elles sont, ma sœur s’est retrouvée dans la rue, et elle a plongé. Elle a plongé dans la drogue, dans l’alcool. J’ai suivi ses traces. Je n’avais donc à l’époque aucun sentiment d’appartenance ni d’existence. Ma mère faisait tout ce qu’elle pouvait pour commencer à travailler et apprendre à conduire. Elle avait 45 ans à l’époque. Ma sœur et moi sommes pratiquement parties à la dérive. Je pensais que pour m’intégrer, il fallait que j’aie des ennuis. C’est le sport qui m’a permis de sortir de cette logique. Le sport m’a changée. Il a provoqué un changement de cap fondamental dans ma vie. Il m’a donné un objectif vers lequel me projeter, l’objectif de devenir quelqu’un de vraiment, vraiment bien : devenir une patineuse de vitesse et me qualifier pour les Olympiques. C’était ça le beau côté des Jeux olympiques. On ne connaît rien des eaux troubles [politiques] des Olympiques tant qu’on n’y a pas trempé. Mais l’aspect magique des Olympiques et la poursuite d’une excellence humaine aux niveaux physique et émotionnel sont vraiment motivants. Je me suis vraiment sentie dans la peau de Gaétan Boucher lorsque je l’ai vu patiner à la télévision lors des Jeux olympiques d’hiver de Calgary, en 1988. Ça a changé ma vie. C’est ce qui m’a orientée vers le patinage de vitesse, et plus tard vers le cyclisme.

C’est aussi le sport qui m’a imposé les moments les plus durs de ma vie parce que certains aspects de ma vie sportive ont été très négatifs. C’est un environnement qui a fini par devenir blessant parce qu’il amplifiait toute la négativité et le sentiment de vide que j’avais accumulés suite aux traumatismes et à la confusion vécus durant mon enfance. Je pense que je vais continuer, toute ma vie, à essayer de comprendre comment gérer, comment digérer et comment absorber [mon vécu antérieur], tout en vivant cette lutte de manière harmonieuse.

[Mais] sans le sport, honnêtement, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui. À Winnipeg, j’ai grandi dans des quartiers assez mal famés. C’est vraiment quelque chose que je garde au plus profond de moi. Vous savez, cette résilience, j’y tiens très fort, parce que c’est en fait ces lieux où j’ai grandi qui m’ont donné la force et la capacité, et même je pense le caractère, de toujours me battre pour ce qui est juste, de toujours me battre pour ce que je veux. Heureusement pour moi, ça a pris une tournure positive.

J. F. : Vous avez récemment traversé le Canada en vélo pour sensibiliser le public aux problèmes liés à la santé mentale. De quoi avez-vous été la plus fière au cours de votre périple?

C. H. : Vous savez, il y a eu beaucoup de choses. Mon objectif initial était un message visant à sensibiliser les gens aux problèmes de la santé mentale et d’aider à réduire les préjugés sociaux envers les maladies mentales au Canada. Mais personnellement, [je pense que] c’était juste pour permettre aux gens de sentir qu’ils étaient écoutés dans leur communauté. C’est ça, je pense, qui m’a procuré les plus grands moments de fierté tout au long de ces 110 jours. [C’est arrivé] si souvent qu’il semblait que certains se sentaient écoutés pour la toute première fois. Il ne s’agit pas nécessairement de parler. Parfois, c’est simplement être là, participer à quelque chose de positif liée à leur lutte personnelle. Et c’est ce genre de chose qui m’a vraiment touchée profondément, à maintes reprises.

J. F. : Comment le Grand Tour de Clara a-t-il vu le jour et avez-vous été surprise de l’engouement qu’il a suscité?

C. H. : J’étais dans la Sierra Nevada, en Californie, lorsque cette idée m’est venue pour la première fois. Je venais de quitter le monde de la course après les Jeux olympiques de Londres [2012]. Le moment était venu pour moi de découvrir à quoi ressemblait la vie après le sport, d’être perplexe, terrifiée et de me demander ce qu’il allait m’arriver. Et ce qui allait m’arriver, ce fut ce grand tour.

Tout a commencé avec ma participation annuelle à la campagne « Bell : Cause pour la cause » et ma décision d’en être une des porte-parole puisque j’ai moi-même combattu la dépression, en particulier lorsque je n’étais encore qu’une jeune athlète. Mais le fait que ma famille ait été touchée par des problèmes de santé mentale a été un facteur encore plus important. Ma sœur s’est battue contre le trouble bipolaire et une profonde dépression pendant plus de deux décennies. Mon père a lutté contre l’alcoolisme toute sa vie. Je ressens encore ces expériences familiales et les lacunes d’un système qui n’a pas su nous aider, pas seulement ma propre famille mais aussi un si grand nombre de Canadiens. Je tenais vraiment à prolonger la campagne « Bell : Cause pour la cause » au-delà d’une seule journée.

Et pour moi, le meilleur moyen d’y parvenir, est de sauter sur mon vélo. C’est une façon merveilleuse de voyager. Le vélo brise les barrières. Il intrigue les gens. Il les inspire. Il facilite les conversations tout au long du voyage. J’ai tellement fait de route en vélo. Des gens s’approchent souvent de moi et de mon mari, Peter Guzman, pour nous demander d’où on vient, vers où on s’en va. J’ai donc pensé que le vélo pouvait être un excellent vecteur de communication et l’idée d’un « Grand Tour » d’un bout à l’autre du Canada s’est imposée naturellement. Nous avons pas mal zigzagué en favorisant les détours ici et là. Nous avons pris quelques-unes des plus petites routes et visité 105 communautés. Nous sommes aussi passés par le Nord du Canada. Nous avons pris la route de Dempster. À la base, je me suis simplement demandé : « Et si nous pouvions établir un lien avec les gens, dans leur communauté? Qu’est-ce que ça apporterait à ces gens, au pays tout entier? »

Au début, je pensais juste à un voyage avec Peter sur nos vélos, avec nos sacoches. J’ai proposé l’idée à Bell Canada qui en a fait quelque chose d’énorme. Mais ce n’était pas juste Bell Canada. C’est tout un groupe de commanditaires privés, d’un bout à l’autre du Canada, qui a rendu possible cette aventure en nous finançant, ce qui a permis de faire bénéficier les communautés des sommes levées. Je suis vraiment très, très contente de ça. Nous n’avons rien perçu sur ces sommes. Je ne demandais rien d’autre qu’entrer en contact avec les gens, partout où nous allions, et d’en profiter pour mettre en valeur les formidables initiatives mises en œuvre au niveau local, partout au Canada.

J. F. : Je crois savoir qu’un grand nombre de Canadiens vous ont approchée, durant votre voyage, pour vous faire part de leurs expériences personnelles en matière de santé mentale et que ces conversations vous ont motivée pour poursuivre votre aventure héroïque. Quelle est l’anecdote qui vous a le plus touchée dans ce sens, personnellement?

C. H. : Vous savez, il y en a tellement! Aujourd’hui encore, j’étais sur Facebook et j’y trouve de nouveaux messages. J’en reçois continuellement. Renfrew, en Ontario, est une des communautés que nous avons traversées. Les activités de sensibilisation et de levée de fonds que nous y avons organisées ont permis de financer de très petites organisations. Je me souviens d’une mère dont la fille s’était suicidée le 22 septembre 2011 et qui s’est jointe au combat contre la stigmatisation des maladies liées à la santé mentale. Dans la lettre qu’elle m’a envoyée pour me remercier, elle écrit : « Voici l’impact de votre visite. Ceci est un article publié dans un journal local où il est fait mention d’un programme baptisé "Blue Bike" qui va être [organisé ici], [pour] symboliser une communauté libre de tout préjugé et promouvoir les activités physiques en faveur [de la santé] ». Elle ajoute : « Vous me motivez ». Je lui ai répondu par écrit : « Vous me motivez. C’est fabuleux. Vous savez que l’union fait la force et que personne n’accomplit jamais rien tout seul. Je tiens à vous dire que vous n’êtes pas seule. Je sais dorénavant que je ne suis pas seule. » Elle me l’a rappelé.

J’ai reçu un autre message d’une belle jeune fille canadienne de la Saskatchewan qui est venue participer à l’événement que j’ai organisé à Regina. Elle m’a envoyé une belle lettre manuscrite en 2012. C’est une gentille jeune fille qui a beaucoup de difficultés. C’est le genre de lettres que je reçois. Et c’est tellement dur de ne pas pouvoir apporter une réponse à chaque fois. Elle écrit : « Je comprends le principe du suicide parce que je sens qu’il n’y a pas de réponse pour moi ». Vous savez, à la lecture de tels mots écrits par une gamine qui est inscrite à l’université et qui a tant de potentiel mais qui vit actuellement des moments si sombres, [j’ai répondu], « Je ne suis pas du métier. Je ne suis pas non plus une experte. Mais en tant qu’être humain, je peux t’apporter amour et compassion. Ne baisse pas les bras! Si tout ce que tu peux [faire] aujourd’hui, c’est te concentrer sur ta respiration, marcher et prendre conscience de test mouvements ou entrer en contact avec ton corps tout entier, un exercice qui, je pense, permet de renouer avec ses propres émotions ...même si c’est là tout ce que tu peux faire aujourd’hui pour t’aider à surmonter le présent, essaye-le. Je n’ai pas de réponses. N’abandonne pas! On t’aime. » Il y a tellement de moments comme ça.

Dans l’une des communautés de la Colombie-Britannique que nous avons visitées, un père est venu à l’événement que nous avons organisé à l’école. Il nous a confié avoir des pensées et des intentions suicidaires depuis son adolescence. Il les a gardées pour lui, est parvenu tant bien que mal à rester en vie et n’a pas succombé à ces puissantes pulsions et émotions. En tant que père, il nous a déclaré : « Il faut que j’en parle parce que je veux vivre pour mes enfants ». Son fils était présent dans l’auditoire de cette école secondaire de premier cycle. Cet homme a ainsi témoigné de son combat, « voici ce que je fais » et « je reçois de l’aide et je ne vais pas abandonner ».

C’est tellement fort, et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres vécus tout au long de notre itinéraire. Quelques moments d’échange, d’interaction et de communication. Pour moi, personnellement, il y en a eu des centaines. C’est difficile de les écouter parce que j’ai envie de leur dire : « Fais ça et tu iras mieux! ». Mais les maladies mentales ne sont pas aussi simples. La chimie de la psyché humaine, l’être, la partie physique de notre cerveau et tout ce qui s’y passe sont uniques à chaque individu et je pense que nous sommes loin de savoir quels traitements, quels soins et quels processus de guérison doivent être mis en œuvre lorsque l’on est confronté à ce type de maladie.

J. F. : La météo n’a pas toujours été très coopérative lors de votre traversée du Canada. Pouvez-vous nous décrire quelques-uns des défis environnementaux auxquels vous avez dû faire face?

C. H. : C’était l’hiver le plus rude depuis des dizaines d’années au Canada. Nous sommes partis de Toronto le 14 mars. C’était épique. Il faisait froid. C’était glacial. Il tombait de la neige, de la pluie, de la neige fondante, de la grêle… C’est comme si les dieux de la météo s’étaient déchaînés sur nous! Nous avons pris ça avec philosophie. Peter, Burke Swindlehurst, un très bon ami à moi de Salt Lake City, en Utah [qui a pédalé avec eux pendant les six premières semaines] et moi-même nous disions : « Très bien, c’est comme ça. C’est un défi pour chacun de nous ». Nous sommes endurcis. Nous sommes fiers de ne jamais abandonner. Les éléments, c’était juste un autre défi à surmonter. Mais c’était bien agréable d’avoir du matériel de pointe. Nous avions les meilleurs vélos, les meilleurs vêtements, tout. Nous disposions de tout ce dont nous avions besoin et après une semaine, nous nous sentions capables de traverser n’importe quoi parce que nous nous savions équipés pour. C’est un sentiment qui nous a donné une certaine assurance.

La météo était presque symbolique. Je la percevais comme faisant partie des inconnues, de l’imprévisible. C’était différent chaque jour, et même chaque minute de chaque jour. Ça représente bien ce qu’est la lutte lorsqu’on est confronté à des problèmes de santé mentale. La plupart des personnes ne peuvent pas comprendre. On ne peut pas prévoir ce qui va se passer. Il faut prendre les choses comme elles arrivent. Il faut faire face, surmonter les défis, et se souvenir que le soleil se remettra à briller à un moment ou à un autre.

J. F. : Lorsque vous entendez dire que vous êtes devenue une icône canadienne pour le sport amateur, comment réagissez-vous?

C. H. : Je ne suis pas vraiment à l’aise avec cette idée parce qu’honnêtement, j’étais dans une situation très privilégiée. J’ai toujours bénéficié d’un soutien, même lorsque j’ai eu des ennuis. Le soutien était toujours là quand je le désirais, quand je l’acceptais ou quand je le demandais. Tout s’est vraiment bien déroulé pour moi. Je me rends souvent dans le Nord et j’ai visité de nombreuses communautés autochtones qui sont tellement isolées. Ça m’aide à prendre conscience de ce qu’a été ma propre lutte et des possibilités dont j’ai bénéficié. Je pouvais vraiment faire tout ce que j’avais envie d’essayer, être ce que j’avais envie de devenir. Si j’avais voulu devenir une scientifique, j’aurais pu sans aucun doute essayer. J’aurais pu échouer, mais j’aurais eu la possibilité d’essayer. Personne n’aurait pu m’arrêter. Je suis consciente d’avoir eu le choix. J’ai eu de la chance. J’avais la capacité de le faire. À bien des égards, j’ai eu la chance d’être née avec la couleur de peau et au sein d’une communauté qui sont les miennes mais la plupart des personnes n’ont pas cette chance.

Je pense qu’il faut être prudent lorsque l’on catégorise les gens en fonction de leurs performances. Je pense que les médailles olympiques et le succès, tout ça, c’est très bien. Mais lorsque quelqu’un gagne quelque-chose, ou gagne souvent, et qu’en même temps c’est un cave, ça perd toute signification pour moi. J’ai eu beaucoup [de succès], mais d’un autre côté, je rencontre des gens qui n’ont pas forcément été médaillés aux Olympiques ou qui n’ont pas eu autant de succès dans le domaine sportif et qui pourtant sont bien plus grands et bien mieux que je ne serai jamais de mon vivant. Je pense que c’est bizarre d’être qualifiée ou considérée comme tel [une icône]. Je ne sais pas. C’est juste que je ne me vois pas comme ça. Je vois avant tout mes défauts, mes erreurs, plus que toute autre chose.

J. F. : Quand avez-vous débuté comme cycliste de haut niveau?

C. H. : J’ai été recrutée par un directeur sportif, Mirek Mazur, à Winnipeg. C’est un Canadien d’origine polonaise. Il m’a aperçue patiner en décrivant des cercles par -40 °C ou dans ces environs. C’était une nuit d’hiver très froide à Winnipeg et tous les cyclistes s’entraînaient à l’intérieur, sur des vélos stationnaires installés au-dessus de l’anneau de patinage de vitesse. Ils avaient besoin de filles pour les Jeux de l'Ouest canadien de 1990 qui allaient débuter à Winnipeg. Ils avaient un budget pour recruter des filles et leur faire essayer le cyclisme dans le cadre d’un camp d’entraînement dans le Dakota du Sud. J’imagine qu’il m’a invitée parce qu’il a pensé que j’étais suffisamment costaud. C’est comme ça que je suis entrée dans le monde du cyclisme de compétition. Je ne savais même pas que c’était un sport. J’ignorais tout du Tour de France et des autres courses. Mais à la fin de ce premier camp d’entraînement, Mirek m’a dit : « Tu vas être championne du monde. Tu vas porter le maillot jaune. » J’étais incrédule, je me demandais ce que pouvait bien être ce « maillot jaune ». Qu’est-ce que ça voulait dire? Il a mis sur pied un groupe d’athlètes féminines avec pour objectif les Jeux d'été de l'Ouest canadien et on a vraiment cassé la baraque là-bas. C’était vraiment le fun et ça m’a vraiment donné envie de continuer. Je me suis fait de l’argent en gagnant des courses, et ça, c’était super. Mais c’est surtout l’ambiance et la communauté sportives qui m’ont motivée pour devenir une cycliste de course. J’ai toujours su que je retournerai un jour au patinage de vitesse. Ça m’a pris dix ans mais j’y suis retournée. J’ai alors refait du patin pendant dix ans puis je suis revenue à la course cycliste et ai pratiqué pendant deux ans. C’était assez fou la cadence. C’était dur parfois mais ça en valait vraiment la peine et c’est toute cette expérience qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Alors, je ne regrette rien.

J. F. : Lorsque vous vous remémorez vos deux médailles de bronze en cyclisme aux Jeux olympiques d’Atlanta en 1996, quel moment vous a inspiré le plus de fierté?

C. H. : C’était fantastique de participer à deux courses différentes [la course sur route et la course contre la montre] et de se retrouver sur le podium à la fin. Je n’avais pas vraiment conscience de ce que cela signifiait, et de l’importance de l’événement chez moi. Rentrer chez moi, et sentir comment les gens se sont investis dans ces moments, dans cet effort, dans cette poursuite. C’était vraiment spécial de voir cet impact et de rendre les gens heureux pendant un moment. Ça m’a fait chaud au cœur. Ça ne m’a pas aidé lorsque l’horizon s’est vraiment assombri, mais en même temps, je repense à ces moments, lors de mon retour au Canada, lorsque je marche dans la rue et que quelqu’un m’arrête pour me dire : « Hé! Je vous ai vu faire la course. C’était fantastique. » Je n’oublierai jamais ça.

Pour en revenir au présent, il y a environ un mois et demi, j’étais à Hamilton, en Ontario, où j’habitais lorsque je m’entraînais pour les Jeux olympiques d’été de 1996. Je passais du temps avec un de mes amis qui était en train de mourir du cancer. Je marchais vers l’hôpital lorsqu’un jeune homme m’a arrêté. C’était un immigrant, un nouveau Canadien. Il m’a dit : « Vous êtes Clara ». Je lui ai répondu « Ouais ». Il m’a dit : « Vous savez, j’ai toujours pensé que si un jour je vous rencontrais, je vous dirais ceci… » À l’époque des Jeux olympiques de 1996, il venait juste d’arriver des Pays-Bas. Sa famille était [originaire]de Somalie. Il était nouveau au Canada, il y avait beaucoup de discrimination et il ne parlait pas anglais. Il m’a dit qu’il s’était senti très seul. Et puis les Olympiques sont arrivés et il s’est vraiment passionné pour les Jeux. Il m’a vraiment associée au Canada. Il m’a confié qu’il n’oubliera jamais de m’avoir vue en course. Que grâce à moi, il s’était senti si bien et si fier d’être Canadien. Que je l’avais aidé à traverser une période difficile. J’ai trouvé son témoignage tellement beau. Dix-huit ans plus tard et voici ce jeune homme qui m’aborde pour me dire ça. C’était vraiment spécial. Ces moments sont très précieux pour moi.

J. F. : Quelle est la raison principale pour laquelle vous êtes repassée du cyclisme au patinage de vitesse en 2000?

C. H. : J’ai toujours voulu y revenir. Je voulais devenir une patineuse de vitesse, pas une cycliste. Donc c’est comme ça, je voulais absolument patiner.

J. F. : Vous avez gagné votre première médaille d’or lors de l’épreuve féminine de 5000 m en patinage de vitesse aux Jeux olympiques de Turin, en 2006. Qu’est-ce que vous avez ressenti en gagnant la plus difficile des épreuves féminines de patinage de vitesse aux Jeux olympiques?

C. H. : Ce fut grandiose. Je n’étais pas au top [de ma forme]. J’ai été malade avant les Jeux mais j’étais très enthousiaste et motivée par le programme de Right to Play qui consiste à entrer en contact avec les enfants du tiers-monde. Le matin avant ma course, j’ai vu un documentaire sur Right to Play réalisé en Ouganda. Rien que d’être témoin des luttes que doivent mener ces enfants, et de les voir vivre des moments de joie… Lorsqu’ils participaient à des activités sportives et à des jeux, je me suis vraiment identifiée à eux parce que je luttais au fond de moi contre l’impression de ne pas bien patiner. Je pensais ne pas être au sommet de ma forme à cause de la maladie. J’ai pensé que si ces enfants étaient capables de faire ça, je devais pouvoir, moi aussi, accomplir quelque-chose. Si j’accomplis quelque-chose, je ferai quelque chose pour eux. Honnêtement, c’est ce qui m’a donné la force, la force mentale et la force physique de gagner ce jour-là. Je savais que j’allais gagner ce soir-là. Je me suis dit que quand j’aurai gagné – et non pas si je gagne – je ferai quelque chose pour Right to Play. [Après avoir remporté l’or,] j’ai fait le don de 10 000 dollars à Right to Play. J’ai aussi obtenu de nombreux autres dons, presque 500 000 dollars, en l’espace de deux mois. C’était fantastique parce que ça me dépassait totalement. C’était tellement plus important que la victoire elle-même.

J. F. : Quel est pour vous le sens de votre participation à la fondation Right to Play?

C. H. : C’est merveilleux de participer à ce mouvement. Je les soutiens complètement et j’adhère à la vision de Johann Olav Koss qui consiste à responsabiliser les enfants, dans le monde entier, grâce au sport. Que ce soit pour les éduquer, pour améliorer leur quotidien, leur donner une chance de vivre, de respirer, de prospérer, de se protéger ou de s’entraider. C’est tout simplement fantastique. C’est quelque chose qui m’a permis d’obtenir le merveilleux cadeau que représente une médaille d’or dans une vie, et quelque chose que je vais essayer de rendre, jusqu’à mes derniers jours, aux enfants que j’ai côtoyés.

J. F. : Aux Jeux olympiques d’hiver de Vancouver, vous portiez le drapeau du Canada lors des cérémonies d’ouverture. Comment avez-vous vécu cet honneur de représenter le Canada et l’ensemble de la délégation olympique canadienne?

C. H. : J’ai trouvé ça fabuleux d’être choisie et ensuite de ressentir ce moment où non seulement je représentais le Canada, mais j’étais le Canada – toutes les couches de sa société, toutes ses couleurs, tous ces domaines – à ce moment crucial, lorsque j’ai franchi la ligne, reçu le drapeau et pénétré dans l’enceinte des cérémonies. C’était comme si j’étais moi-même cette grande nation. C’était un très beau moment, et pas seulement pour moi. Je l’ai ressenti pour tous et j’ai essayé de transmettre cette énergie et de partager ce sentiment alors que je défilais, que je souriais, que je riais. J’ai regardé tout autour de moi et je me suis dit : « Waouh, c’est extraordinaire! »

J. F. : Après votre expérience aux Jeux olympiques d’hiver à domicile, vous avez décidé de retourner au cyclisme. Parlez-moi de votre expérience aux Jeux olympiques de Londres en 2012, et de ce que vous avez ressenti lorsque vous avez fini cinquième, à 39 ans, de l’épreuve de course contre la montre?

C. H. : J’ai trouvé Londres difficile. J’avais le dos brisé. Je me suis brisé les reins deux mois et demi avant les Olympiques et je n’étais toujours pas remise. Je me suis cassé l’apophyse épineuse de la vertèbre T7 en tombant de vélo. J’étais terrifiée lors de la course sur route parce que les conditions étaient mauvaises. Il pleuvait. C’était humide. Les coureuses tombaient et je me suis dit, si je tombe une nouvelle fois, ça ne va pas être joli. Lors de la course contre la montre, j’ai bien couru [cinquième place] mais sans plus. Mais d’un autre côté, je me suis dit, « Je suis là et j’ai une chance. N’est-ce pas fantastique? Je peux faire du vélo ». Rétrospectivement, je pense que l’épreuve de poursuite à Londres ne m’a servi qu’à me sentir mieux avec le vélo par rapport à ce que je ressentais jusqu’alors. J’en ai fait une expérience enrichissante pour moi-même et pour toutes les personnes qui m’entouraient. Quelque chose de positif. Quelque chose d’encourageant et quelque chose de non toxique. C’est ce qui importe le plus pour moi [lorsque je regarde] en arrière, me rendre compte que j’y ai participé de manière pleine et enrichissante et que l’épisode m’a permis de clore le chapitre du sport dans ma vie.

J. F. : Quels sont vos objectifs pour l’avenir pour ce qui est du sport?

C. H. : Je n’en ai pas. Je veux juste bouger. Vous savez, d’une certaine manière, je suis une athlète de tous les jours, très fière et très obstinée. « Je bouge, donc je suis ». Je veux rester fidèle à cette maxime jusqu’à ma mort.

J. F. : Quel a été le plus grand moment de votre vie et pourquoi?

C. H. : Je n’ai pas de plus grand moment. Chacune de mes respirations est un grand moment parce qu’elles me font sentir que je suis en vie. Pourquoi est-ce que je n’ai un « plus grand moment de ma vie »? Parce qu’il y en a trop.

J. F. : Quel est le Canadien qui vous a plus inspirée?

C. H. : J’imagine, à cause du profond impact qu’il a eu sur moi, que c’est sans aucun doute Gaétan Boucher. Ce n’est pas à cause des médailles qu’il a gagnées ou son statut de champion. C’est à cause de son caractère, de son énergie et de sa passion qui m’ont vraiment touchée, comme tant d’autres Canadiens. Je sentais cette énergie derrière son regard. C’est quelque chose de magnifique, qui a motivé de si nombreuses personnes, moi y compris.

J. F. : Que conseilleriez-vous à un jeune Canadien qui veut devenir cycliste ou patineur de vitesse de compétition de haut niveau?

C. H. : Je lui dirais de ne pas se poser de limites et de ne pas laisser les autres lui en imposer, et de poursuivre le magnifique rêve et la belle vision qu’il a en lui. Et de s’y ressourcer constamment, parce qu’il y aura des périodes qui ressembleront plutôt à un cauchemar. Mais ce rêve qu’on a en nous, c’est le nôtre, et il ne faut jamais le perdre.