Élévateurs à grains

Les élévateurs à grains, aussi surnommés icônes des prairies, cathédrales des prairies ou sentinelles des prairies, sont un symbole visuel de l'Ouest canadien. Au nombre de 5 758 en 1933, ils ont dominé le paysage des prairies pendant plus d'un siècle. Chaque hameau, village et ville s'enorgueillissaient de leurs rangées de ces élévateurs à grains, preuve de la viabilité économique de la communauté et de la puissance agricole de la région.

En tant que première étape d'un processus de commercialisation du grain qui consiste à transporter le grain depuis la ferme du producteur jusqu'aux marchés mondiaux, l'élévateur à grains est un bâtiment strictement utilitaire, conçu pour recevoir, entreposer et expédier le grain en vrac. Considéré au début comme n'ayant aucun charme visuel, il s'attire pourtant les louanges de l'architecte français Le Corbusier qui, en 1922, voit dans la simplicité de cette forme géométrique sans artifice l'exemple parfait d'une architecture où la forme découle de la fonction.

Construction d'un système d'élévateurs à grains normalisé

Les premiers à aborder le problème logistique que pose le transport du grain depuis la ferme du producteur, jusqu'aux wagons couverts des chemins de fer, sont les cultivateurs eux-mêmes. En effet, ceux-ci doivent pelleter le grain dans des sacs de deux boisseaux qu'ils transportent ensuite sur un quai d'embarquement le long de la voie ferrée. Là, ils vident les sacs dans un wagon couvert, tâche longue et éreintante. L'industrie a besoin d'un moyen permettant d'entreposer et d'expédier le grain rapidement. Les petits entrepôts à charpente de bois construits par les cultivateurs sont inefficaces. Le CANADIEN PACIFIQUE (CP) demande des entrepôts plus grands et verticaux, qui tirent parti de la fluidité du grain lorsqu'il est mû par la gravité. Pour élever le grain, on a conçu un dispositif mécanique appelé montant, qui consiste en une courroie sans fin munie de godets. Ce dispositif destiné à élever le grain détermine donc le nom et la forme de l'élévateur à grains.

En offrant l'utilisation gratuite de ses terrains, le CP encourage les compagnies privées à construire des élévateurs à grains normalisés de 25 000 boisseaux, munis d'un système élévateur mû par un moteur à vapeur ou à essence et d'un équipement pour nettoyer le grain. Les centaines d'élévateurs à grains normalisés construits selon ce descriptif assurent l'uniformité du paysage culturel.

Les minoteries canadiennes sont les premières entreprises à répondre à l'offre du CP. La colonisation s'étendant rapidement vers l'Ouest, d'autres compagnies, dont plusieurs sont américaines telles National Elevator Company et Searle Grain Company, négocient avec le CP ou le CHEMIN DE FER CANADIEN DU NORD et le GRAND TRUNK PACIFIC RAILWAY pour construire des élévateurs à grains le long d'une ligne de chemin de fer. National construit uniquement le long des lignes du CP, tandis que Searle construit le long de celles du Chemin de fer Canadien du Nord. Devant la multiplication de ces « compagnies de lignes » et de leurs silos-élévateurs, les producteurs en viennent à les soupçonner d'être de collusion avec les compagnies ferroviaires. La création en 1906 de la Grain Growers' Grain Company (appelée plus tard United Grain Growers) est bientôt suivie par la mise sur pied de coopératives en Saskatchewan et en Alberta qui entreprennent la construction de leurs propres silos-élévateurs. La présence de coopératives dans les trois provinces dès 1924 augmente à nouveau le nombre des silos- élévateurs. (Voir GRAIN GROWERS ASSOCIATION)

Types d'élévateurs

Malgré la demande du CP pour des élévateurs normalisés, la silhouette, la hauteur et la capacité de stockage des premiers élévateurs varient considérablement, surtout au Manitoba. Le premier élévateur à grains, un bâtiment cylindrique en bois, est construit en 1879 par William Hespeler, à Niverville. Une forme plus familière fait son apparition en 1881 à Gretna, où la minoterie Ogilvie construit un élévateur carré et en bois de 25 000 boisseaux. Tandis que des compagnies comme Ogilvie préfèrent l'élévateur à toit pyramidal avec coupole centrale à toit pyramidal, d'autres optent pour une coupole excentrée. D'autres encore choisissent le toit à pignon avec coupole à pignon. Si certaines compagnies en Saskatchewan et en Alberta préfèrent l'élévateur et la coupole à toit pyramidal, il reste que la plupart, dès les années 1920, s'en tiennent à l'élévateur normalisé ou traditionnel de 30 000 à 40 000 boisseaux, avec toit et coupole à pignon. Les dimensions varient selon la capacité de stockage mais sont généralement de 10 mètres sur 9,5 mètres, avec une hauteur de plus de 24 mètres. Aucun autre bâtiment ne domine autant l'horizon.

Pour augmenter la capacité de stockage, on construit des annexes, permanentes ou temporaires. Des silos à claire-voie, rectangulaires et en bois, sont conçus pour servir d'installations permanentes. La plupart sont des bâtiments séparés mais, à la fin des années 1920, certaines annexes sont contiguës à l'élévateur. Les premiers silos à claire-voie contiennent de 30 000 à 35 000 boisseaux; ceux construits dans les années 1950 en contiennent 60 000. Un autre type d'annexe permanente est l'élévateur jumeau, un élévateur plus ancien et plus petit qu'on déménage à côté d'un élévateur plus récent et plus grand. Bon nombre de vieux élévateurs ont échappé à la démolition en étant jumelés.

Le silo-ballon, qui fait son apparition dans les années 1920, est conçu pour servir d'installation temporaire. C'est un bâtiment sans étage, à ossature de bois, construit avec des morceaux de bois de 5cm sur 20cm, renforcées par deux ou trois rangées de morceaux de bois de 15cm sur 15cm. De construction moins solide que les silos à claire-voie, ils ont tendance à s'arquer après un certain temps - d'où le qualificatif de « ballon ». Le silo loxstave construit pendant la Deuxième Guerre mondiale est également temporaire. Cette structure octogonale de pièces embouvetées de 5cm sur 15cm et aux coins en queue d'aronde n'est pas aussi solide que les autres types d'annexes et a presque disparu du paysage.

Les silos annexes en métal sont d'un genre plus récent. Généralement d'une capacité de 30 000 boisseaux, ils se sont répandus dans les années 1970. Non cloisonnés comme le sont les autres annexes, les silos en métal sont plus économiques pour le stockage de gros volumes de grain de même type et de même qualité.

Construction d'un élévateur à grains traditionnel

Bien qu'ils diffèrent par leur forme et leur capacité, tous les élévateurs à grains ont trois éléments architecturaux en commun : l'élévateur, la rampe d'accès et le bureau/chambre des machines. Les compagnies céréalières conçoivent les plans de leurs élévateurs mais en confient la construction à des sous-traitants.

La construction d'un élévateur à grains exige la présence sur le chantier d'une douzaine d'hommes pendant au moins un mois. On coule d'abord les dalles de fondation en ciment, puis on érige les murs. Étant donné que le grain peut peser jusqu'à 30 kilos le boisseau, il est extrêmement important que l'élévateur à grains puisse supporter la pression latérale exercée sur les murs. Cette résistance exceptionnelle lui est assurée par sa construction en claire-voie en bois, réalisée avec des morceaux de bois de 5cm sur 15cm ou de 5cm sur 20cm clouées à plat sur les murs inférieurs et des morceaux de 5cm sur 10cm sur la partie supérieure. En érigeant les murs, les ouvriers doivent veiller à ne pas « rater la claire-voie » ou laisser un côté devancer l'autre pendant la phase de recouvrement. Si cela arrive, il faut disjoindre les pièces de bois et tout recommencer. Une fois la claire-voie terminée, les travailleurs clouent le revêtement en bois dont ils scient les extrémités qui dépassent des coins. Certaines compagnies préfèrent les feuilles métalliques au revêtement en bois. La dernière tâche de l'équipe consiste à peindre la structure. Jusqu'à la fin des années 1960, tous les élévateurs à grains sont peints en rouge CP, sauf ceux recouverts de métal. Par la suite, les compagnies choisissent les couleurs de leur entreprise pour identifier leurs élévateurs à grains.

La rampe d'accès, construite séparément de l'élévateur, est en bois. Étant donné que les élévateurs montent et descendent selon le poids du grain à l'intérieur, on installe un manchon télescopique 60 cm au-dessus du plafond de la rampe d'accès pour permettre à l'élévateur de monter et de descendre indépendamment de la rampe d'accès.

Le bureau, mesurant généralement 5 mètres sur 6 mètres, est situé à environ 7 mètres de l'élévateur. Le moteur de l'élévateur est installé au sous-sol. En raison du risque d'incendie, le revêtement de la plupart des bureaux est en métal; certains sont en briques.

Aménagement du site

Les élévateurs s'améliorent constamment avec l'avènement des nouvelles technologies. Les moteurs à essence font place à un équipement électrique; les dispositifs de déchargement de camion sont perfectionnés; on installe des ponts-bascules plus grands de même que de plus grandes et plus longues goulottes de chargement mobiles pour faciliter le chargement des wagons-trémies; les montants en bois sont remplacés par des montants en métal, et on construit de nouvelles rampes d'accès pour accommoder les camions plus longs.

Toute ville desservie par les chemins de fer a son avenue de la Voie ferrée dont le paysage architectural comprend immanquablement une rangée d'élévateurs, une gare ferroviaire, un château d'eau, un poste de pompage, un parc à bestiaux et une rampe de chargement. Tous ses éléments témoignent d'un mode de vie axé sur le transport ferroviaire des Prairies. L'élévateur, la première de ces structures, est le dernier élément à avoir survécu.

Nouvelles conceptions

À la fin des années 1950, le regroupement des destinations de livraison nécessite la construction d'installations plus grandes. On intègre aux élévateurs en composite de bois des annexes pouvant contenir 175 000 boisseaux. Leurs silhouettes familières le long de la rangée des élévateurs s'intègrent à leur communauté. On en construit jusqu'à la moitié des années 1980.

Le premier changement important dans la conception des élévateurs a lieu à la fin des années 1970. Expérimentant de nouvelles conceptions et de nouveaux matériaux, l'ALBERTA WHEAT POOL construit en 1979, à Magrath, en Alberta, un élévateur en béton de 170 000 boisseaux, du type Buffalo à cellules inclinées et, en 1982, un « Buffalo 2000 » à Lyalta. Puis, dans les années 1980, on construit à Etzikom, en Alberta, un élévateur en acier de 90 000 boisseaux muni de deux cellules en acier de 30 000 boisseaux chacune.

Dans les années 1990, les compagnies céréalières se concentrent sur la construction d'agrocentres de silos élévateurs en béton à coffrage glissant conçus pour servir de silo terminus de grande capacité et de haut débit. Manipulant près de 50 000 tonnes, ces élévateurs gigantesques peuvent charger un wagon-trémie en moins de 10 minutes et assurer le chargement d'un train de 52 wagons en une journée. Une telle capacité de fonctionnement exige que l'on construise les terminus loin des villes.

Enjeux contemporains

Les élévateurs à grains qui jadis se dressaient à l'horizon tous les 12 ou 15 kilomètres - pour le cultivateur, un voyage d'une journée en charrette tirée par un cheval - sont en train de disparaître rapidement. À partir des années 1930, la chute des revenus agricoles entraîne le dépeuplement rural, que les nouvelles perspectives, l'amélioration des routes et la mécanisation de l'équipement agricole ne font qu'accélérer dans les années 1950. Bien que le réseau ferroviaire et le réseau d'élévateurs primaires demeurent stables, la diminution du nombre de fermes de grande taille font que plusieurs petits embranchements ne sont plus rentables et les compagnies ferroviaires demandent la permission de les abandonner. En 1977, la Commission Hall recommande l'abandon d'importants tronçons du réseau ferroviaire. La déréglementation du transport ferroviaire et la fin du tarif Crow en 1996 entraînent l'abandon d'importants tronçons de voies ferrées. La fusion de compagnies céréalières et les coupures, la vente ou l'échange d'élévateurs ont aussi réduit le nombre d'élévateurs.

Les entreprises de démolition engagées par les compagnies céréalières utilisent des excavatrices à chenilles et parfois des explosifs pour démolir les élévateurs. Pour les communautés, cela représente une perte réelle. Plus la communauté est petite plus l'assiette d'impôt que représentent les élévateurs est grande. Une démolition d'élévateur peut entraîner de sérieux problèmes économiques.

Aussi sombres que soient les probabilités de survie des élévateurs à grains traditionnels, il reste que tous les élévateurs ne disparaîtront pas. Avant les années 1990, des producteurs en ont acheté un certain nombre pour leur propre entreposage. Les compagnies en ont adapté d'autres pour le stockage en vrac de fertilisant. Aujourd'hui, les groupes de défense du patrimoine, conscients que la démolition symbolise la fin d'un mode de vie, cherchent à préserver les élévateurs. Mais la préservation n'est pas une tâche facile et ni les compagnies céréalières ni les compagnies ferroviaires ne tolèrent les négociations qui se prolongent indéfiniment. Faute de planification et d'argent, bon nombre de communautés se réveillent un matin pour découvrir que les équipes de démolition sont déjà à l'oeuvre.

En dépit de ces obstacles, une douzaine de communautés en Alberta ont sauvé leurs élévateurs. Les programmes de désignation de sites historiques encouragent les individus et les groupes à tenter de conserver l'héritage architectural de leurs communautés. C'est ainsi que le gouvernement fédéral a désigné comme lieu historique national une rangée de cinq élévateurs à Inglis, au Manitoba.

Fonctionnement d'un élévateur

1. Les camions de grain s'arrêtent sur une balance de réception dans la rampe d'accès. 2. Le grain est déchargé dans la trémie ou coffre. 3. L'agent sélectionne une cellule et démarre le moteur qui actionne le montant. 4. Arrivé à la tête du montant, le grain est déchargé dans le distributeur. L'agent dirige le grain vers la goulotte de cellule appropriée qui l'achemine dans la cellule présélectionnée. 5. Pour expédier le grain, l'agent ouvre une cellule afin que le grain s'écoule dans la trémie arrière. Le grain est alors élevé de nouveau dans une cellule surélevée, d'où il est déchargé dans la balance à trémie pour être pesé. Le grain est ensuite descendu dans la trémie arrière, où il subit une nouvelle manutention afin d'être déchargé dans la goulotte du wagon.

Dans le bureau, l'agent procède au test des impuretés et mesure la teneur en eau afin de déterminer la catégorie du grain, puis il remet un reçu de paiement au producteur. L'agent est presque toujours occupé. Au cours des ans, il s'est occupé de plusieurs autres produits : fruits et légumes, ficelle agricole, huiles et graisses, barbelé, charbon, farine et bois d'oeuvre. Dans les nouveaux agrocentres, les agents vendent aussi des fertilisants et herbicides.