En 1917, les Canadiens se rendent aux urnes pour régler une question qui peut littéralement être qualifiée de vie ou de mort. Les enjeux d’une élection n’ont jamais été aussi élevés, et ne le seront jamais plus. Jamais non plus une autre campagne électorale pour une élection fédérale n’aura autant blessé et divisé le pays le long de ses frontières linguistiques.

Conscription

Lorsqu’arrive l’été 1917, le Canada participe déjà depuis presque trois ans à une guerre qui s’avère être le conflit le plus désespéré et le plus meurtrier que le pays ait jamais connu. Le Corps expéditionnaire canadien sert avec distinction sur le front ouest, mais le prix payé est élevé. Plus de 130 000 Canadiens ont déjà été tués ou mutilés sur des champs de bataille dont les noms sont encore frais dans la mémoire nationale : Ypres, la Somme et la crête de Vimy. La boucherie de Passchendaele ne fait que commencer.

Ces pertes nécessitent un apport constant de nouvelles recrues provenant du Canada. Mais l’enthousiasme initial avec lequel les Canadiens ont voulu partir au combat s’évanouit progressivement. Le recrutement des volontaires se tarit, en partie à cause des demandes des agriculteurs, qui doivent eux-mêmes fournir la nourriture nécessaire à l’effort de guerre et qui ont besoin de garder les fils et les maris au pays pour faire fonctionner les fermes.

Le premier ministre conservateurRobert Borden avait promis de ne pas forcer les Canadiens à rejoindre les forces armées. Mais ce printemps-là, il se rend en Europe où il assure les autres chefs alliés de l’engagement du Canada dans la bataille. Il est aussi ému par les visites qu’il fait aux soldats blessés ou commotionnés dans les hôpitaux locaux. Il revient au pays convaincu que le sacrifice des soldats tombés ne doit pas être vain et que le Canada doit rester engagé jusqu’à la fin de cette guerre. Il pense que seule la conscription permettra d’y parvenir.

Gouvernement d’union

Robert Borden sait que la question de la conscription va diviser le pays et lui coûter le soutien des nationalistes du Québec qui représentent un des piliers de sa majorité à la Chambre des communes. Dans l’ensemble, la partie francophone du Canada, qui ne ressent aucune allégeance à l’égard de la France ou de la Grande-Bretagne, n’aborde pas cette guerre avec la vigueur impériale des Canadiens anglophones. Ces derniers, en dehors des communautés agricoles, sont par contre de plus en plus nombreux à réclamer la conscription, la justifiant comme une nécessité militaire et une démonstration de soutien patriotique aux soldats présents dans les tranchées.

Cet été-là, les conservateurs proposent la Loi du service militaire qui autorise la conscription des hommes pour le service à l’étranger. Cette proposition provoque des émeutes au Québec.

Borden comprend alors que la meilleure façon d’introduire la conscription tout en apaisant le Québec est de s’adjoindre son opposant libéral francophone, Wilfrid Laurier, en formant un gouvernement de coalition en temps de guerre. Il offre aux libéraux une part égale de sièges au Cabinet en échange de leur soutien pour la conscription. Laurier refuse mais Borden continue à négocier. Après des mois de manœuvres politiques, il annonce en octobre la formation d’un gouvernement d’union composé de conservateurs loyaux, d’une poignée de libéraux favorables à la conscription et de quelques membres indépendants du Parlement.

Un libéral anglophone attiré par les unionistes, mais qui décide néanmoins de rester aux côtés de Laurier, est le jeune politicien montant (et futur premier ministre en temps de guerre) William Lyon Mackenzie King. Son refus de trahir son parti durant une période si décisive lui permettra d’accéder à la direction du Parti libéral en 1919.

Borden, qui en est à la sixième année de son mandat, annonce une élection pour le 17 décembre. Il s’agira essentiellement d’un référendum sur la conscription. Les électeurs devront décider si le gouvernement peut les forcer – eux-mêmes, leurs frères et leurs pères – à aller se battre et mourir à l’étranger en participant à une guerre d’usure sanglante et apparemment interminable.

Fraudes électorales

Manœuvre cynique et opportuniste ou coup de génie d’un maître stratège? Quoi qu’il en soit, Borden parvient à faire passer deux textes de loi dans les mois qui précèdent le référendum, s’assurant ainsi des votes supplémentaires pour le camp des unionistes.

Aux termes de la législation précédente, les soldats ne peuvent voter en temps de guerre. La nouvelle Loi des électeurs militaires permet aux 400 000 Canadiens sous l’uniforme, y compris ceux qui n’ont théoriquement pas encore l’âge de voter et qui sont nés Britanniques, de voter au prochain référendum. La Loi des élections en temps de guerre donne par ailleurs, pour la première fois, le droit aux femmes de voter lors d’un scrutin fédéral, mais ce droit n’est accordé qu’aux femmes qui sont de la famille d’au moins un soldat canadien engagé à l’étranger. Une fois ces deux lois entrées en vigueur, un grand nombre de personnes, dont la majorité soutiennent l’effort de guerre et la conscription, deviennent du jour au lendemain des électeurs en puissance juste avant la tenue du scrutin.

La Loi des élections en temps de guerre, qui accorde le droit de vote à certaines catégories de femmes, retire par contre ce droit aux immigrants originaires de nations ennemies – principalement l’Allemagne et l’Autriche – qui sont arrivés au Canada depuis 1902. Cette législation élimine donc de fait un ensemble d’électeurs susceptibles de s’opposer aux unionistes rassemblés par Borden. Cette loi révoque également le droit de vote des personnes susceptibles d’être exemptées de la conscription à venir, comme les objecteurs de conscience.

Irrités par la volonté flagrante de Borden de manipuler les listes électorales, les libéraux dénoncent ce texte de loi. Mais ils peinent à promouvoir, au sein du public, leur opposition à une loi qui donne des droits aux soldats canadiens à l’étranger, ainsi qu’à leur mère et à leurs sœurs au pays.

« Élection kaki »

La campagne pour l’« élection kaki », ainsi qu’elle est baptisée par référence à la couleur de l’uniforme des militaires, restera la plus répugnante de toute l’histoire du Canada. Comme l’écrit l’historien Tim Cook, la campagne « est à l’image de la guerre qui se déroule outre-mer : vicieuse, sauvage et sanglante ».

Les unionistes attaquent le patriotisme des libéraux, tandis que les journaux en faveur de la conscription, tels que le Free Press de London, tonnent que « chaque vote en faveur d’un candidat fidèle à Wilfrid Laurier est un vote en faveur de l’empereur [allemand] ». Pendant ce temps, au Québec, où le gouvernement d’union peine, ne serait-ce qu’à trouver des candidats, les quelques courageux qui se présentent sous la bannière de la conscription sont menacés et attaqués. Au beau milieu de ces déchirements, les agriculteurs s’élèvent à la fois contre les unionistes et contre les libéraux, et sont eux-mêmes accusés de profiter de la guerre en faisant monter le prix des aliments.

L’ambiance tendue est aggravée par une catastrophe qui survient au pays. Alors que Borden est en tournée de campagne qui l’amène à voyager d’un bout à l’autre du Canada, il apprend avec stupéfaction, le 6 décembre, qu’une explosion a dévasté sa ville natale, Halifax, tuant 2 000 personnes, dont certains membres de plusieurs familles qu’il connaît personnellement. Onze jours plus tard, les Canadiens se rendent aux urnes. Les unionistes de Robert Borden font le plein dans les régions anglophones et reviennent au Parlement avec une majorité de 153 sièges, dont trois seulement issus du Québec. Les libéraux fidèles à Laurier remportent 82 sièges, dont 62 proviennent du Québec.

Les unionistes ont remporté une victoire retentissante, mais le pays qu’ils gouvernent à présent est divisé et marqué par le vitriol déversé tout au long de la campagne. La question au centre des débats, la conscription, finit par ne plus peser grand-chose dans l’actualité de l’époque. En 1918, les offensives menées par les Alliés parviennent en effet à mettre les Allemands en déroute et la guerre va se terminer dès novembre cette année-là. Les bataillons canadiens engagés en Europe ont bénéficié de l’apport des conscrits durant les derniers mois de la guerre, mais 125 000 Canadiens seulement, soit juste un peu plus du quart de ceux potentiellement mobilisables, ont finalement été appelés sous les drapeaux et parmi ceux-là, environ 24 000 seulement ont été envoyés sur le front.

Cette élection allait avoir pour conséquence durable l’isolement politique ressenti par le Québec, un sentiment qui va nuire aux conservateurs dans cette province et faire de l’ombre à l’unité canadienne pendant plusieurs générations.