La Loi constitutionnelle de 1870 qui crée la province du Manitoba est le résultat d’une âpre lutte politique menée par les Métis de la rivière Rouge pour faire reconnaître leurs droits (voir Rébellions de la rivière Rouge). Au point de vue linguistique, l’article 23 se veut un décalque de l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (AANB) garantissant les droits des francophones et des anglophones dans la législation et les tribunaux. Pour sa part, l’article 22 crée le principe d’un système scolaire confessionnel, catholique et protestant. Autrement dit, un système d’écoles séparées : écoles françaises pour les catholiques et écoles anglaises pour les protestants. Ce principe est confirmé par l’adoption d’une loi scolaire le 3 mai 1871 (Act to establish a system of Education). De plus, avec l’article 93 de l’AANB sur le pouvoir de désaveu des lois provinciales par le fédéral, les catholiques francophones sont sûrs qu’en cas de nécessité, ils seront en mesure de faire respecter leurs droits.

Au moment de l’entrée du Manitoba dans la Confédération, les anglophones et les francophones sont en nombre à peu près égal. Pour les catholiques, le territoire est divisé en paroisses. Chacune ayant ses institutions, dont l’école est l’une des plus importantes. L’approche éducative des deux groupes est aussi très différente. Du côté protestant, en raison de la diversité des Églises, l’enseignement religieux est exclu des écoles, alors que du côté catholique, les valeurs religieuses sont au cœur de la formation des élèves et relèvent du choix des parents.

Évolutions démographique et politique de la province (1870‒1918)

Après l’entrée du Manitoba dans la Confédération canadienne, nombre de Métis francophones migrent vers l’ouest laissant la place libre pour les anglo-protestants en provenance de l’Ontario. Dans les années 1880-1890, le gouvernement canadien met en place sa politique nationale d’immigration dirigée par D’Alton McCarthy, politicien notoirement anti-francophone et promoteur de la suprématie britannique. Le résultat net pour les francophones est d’être de plus en plus minorisés et amalgamés par les anglophones avec les autres minorités linguistiques issues de l’immigration tels que les Ukrainiens, les Polonais et les Italiens.

Pendant ce temps, la vie politique manitobaine est, elle aussi, davantage dominée par les anglo-protestants. La représentation francophone à l’Assemblée législative recule à mesure que le poids démographique des francophones diminue.

Lois sur le français en général (1875‒1890)

Bien que certaines lois adoptées au début des années 1870 viennent renforcer la présence du français aux paliers municipal et judiciaire, une première entorse au bilinguisme étatique est faite lorsqu’on élimine en 1875 le français de la loi électorale dans les comtés à majorité anglophone. L’année suivante, le Conseil législatif, conçu comme le gardien des droits de la minorité, est aboli par souci d’économie.

Si en 1879, le gouvernement de John Norquay échoue dans sa tentative de mettre fin à la rédaction et la publication en français des documents législatifs, la législature provinciale adopte en mars 1890 une loi qui aboli le français en tant que langue officielle du Manitoba (le titre officiel étant Act to Provide that the English Language shall be the Official Language of the Province of Manitoba).

Loi sur les écoles de 1890 et de 1916

La crise des écoles manitobaines se joue en deux temps. Le premier coup est porté en mars 1890 par le gouvernement de Thomas Greenway en appui à un mouvement populaire qui réclame l’abolition d’un système scolaire dualiste. En effet, plusieurs voix s’élèvent voulant que les catholiques reçoivent trop d’argent de la province compte tenu de leur nombre et que l’enseignement dans leurs écoles soit supposément de mauvaise qualité. Dans la foulée de la loi qui abolit le français en tant que langue officielle du Manitoba, les lois 12 et 13 modifient la loi sur l’éducation (An Act Respecting the Department of Education et An Act Respecting Public Schools sont des lois adoptées par la législature du Manitoba le 31 mars 1890). Notons au passage que cet argumentaire est sensiblement le même que celui utilisé au Nouveau-Brunswick 20 ans plus tôt (voir Question des écoles du Nouveau-Brunswick).

La première loi, la loi 12, élimine les deux sections du bureau de l’Éducation pour ne plus en avoir qu’une et crée un ministère de l’Éducation. La loi 13, elle, élimine les districts scolaires religieux. Le français demeure, mais pas la religion catholique. Si les catholiques, majoritairement francophones, veulent continuer à être éduqués dans leur religion, ils se retrouvent devant l’obligation de financer eux-mêmes, en sus de leurs taxes scolaires, leurs propres écoles. En 1894, le gouvernement ajoute encore à ces difficultés financières en formulant l’interdiction aux municipalités d’engager des dépenses dans le but de venir en aide à des écoles hors du système public. Vu la capacité limitée de payer des parents catholiques, l’effet net en est une réduction du nombre d’écoles catholiques. Bien que la très grande majorité de ces écoles maintiennent leur statut d’écoles catholiques et privées, plusieurs d’entre elles sont contraintes de passer au système public. Pour les catholiques francophones, la question de l’enseignement religieux devient une question de lutte identitaire.

S’ensuit en même temps une bataille juridico-politique qui dure six ans. Elle se joue parfois au Manitoba, parfois à Ottawa, parfois à Londres. À cette époque où religion et langue sont intrinsèquement liées, le chef de file de ce mouvement est avant tout le clergé avec, en tête Mgr Alexandre Antonin Tâché et Mgr Louis-Philippe-Adélard Langevin.

Au mois de janvier 1896, le gouvernement conservateur de Mackenzie Bowell, présente un projet de loi réparateur en faveur des catholiques manitobains. Les libéraux de Wilfrid Laurier déploient une farouche opposition afin d’empêcher l’adoption du projet de loi avant le déclenchement des élections prévues en juin de la même année. Laurier, amalgamant la question des biens des Jésuites au Québec, qui fait vivement réagir les orangistes ontariens, avec la question scolaire au Nouveau-Brunswick et au Manitoba, propose comme solution une « voie ensoleillée ». C’est-à-dire la voie diplomatique par opposition à la voie autoritaire de la législation. Au cours de la campagne électorale, Laurier déclare :

Si j’en avais le pouvoir, j’essaierais la voie ensoleillée. J’approcherais Greenway avec le chaud rayon du patriotisme, je lui demanderais d’être juste et équitable, d’être généreux envers la minorité afin que la paix règne entre les croyances et les races qu’il a plu à Dieu de nous envoyer dans le coin de pays que nous partageons. Ne pensez-vous pas qu’il y a plus à gagner en faisant appel au cœur et à l’âme des hommes plutôt qu’en les forçant à obéir?

‒ Traduction libre de Oscar Skelton, Life and Letters of Sir Wilfrid Laurier (1921)

Le dénouement survient le 16 novembre 1896 avec le « compromis Laurier-Greenaway » (Terms of Agreement between the Government of Canada and the Government of Manitoba for the Settlement of the School Question). Celui-ci ne remet pas en cause la législation de 1890, mais il permet, sous certaines conditions, l’enseignement religieux d’une demi-heure en fin d’après-midi. Sous certaines conditions aussi, des enseignantes et des enseignants catholiques peuvent être engagés dans les écoles et le français, comme pour les autres langues de minorités, peut être enseigné là où la demande le justifie.

Le deuxième acte de la crise des écoles au Manitoba se joue en mars 1916 lorsque, avec la loi Thornton (Thornton Act) dont 2016 marque le centenaire, le gouvernement de Tobias Crawford Norris abolit la clause des écoles bilingues de la Loi sur les écoles publiques (Public School Act) introduite par l’accord Greenway-Laurier. L’enseignement public de toute autre langue et en toute autre langue que l’anglais est éliminé au Manitoba. L’idée de cette loi repose principalement sur deux éléments. Le premier est l’un des effets imprévisibles du grand mouvement d’immigration de la fin du XIXe siècle : la multiplication des nationalités et des langues parlées au Manitoba. Couplé à l’accord Greenway-Laurier, le système scolaire est rendu inefficace, du moins du point de vue de la domination de l’anglais dans la société. L’autre élément justificatif est le piètre niveau d’instruction de la population, un problème qui ne relève pas tant de la question des langues que de l’absence d’une loi sur l’instruction obligatoire (voir Enfants, éducation et loi).

Avec l’abolition de l’enseignement en français et du français ainsi que de la fermeture de l’école normale française à Saint-Boniface, la formation du nouveau personnel enseignant se fait désormais uniquement en anglais. Commence alors la résistance et la mobilisation des francophones du Manitoba pour assurer la survie du français.

La résistance (1916‒1968)

Cette période est marquée par la création de l’Association d’éducation des Canadiens français du Manitoba (AÉCFM) (1916-1968). Dirigée dans l’ombre par le clergé, cette AÉCFM, que plusieurs auteurs qualifient de ministère de l’Éducation francophone parallèle, incite le personnel enseignant francophone à continuer à enseigner le français et en français en se cachant des autorités, même, si besoin est, en mentant aux inspecteurs des écoles. L’organisme vient en aide financièrement aux futurs enseignants et enseignantes pour payer leurs études. À compter de 1923, et ce jusqu’en 1966, pour renforcer la fierté de la langue française au Manitoba, elle organise, pour les élèves de la 4e à la 12e année, le concours annuel de français dont les résultats sont publiés dans le journal La Liberté. Les meilleurs parmi les jeunes manitobaines et manitobains vont même au Québec afin de représenter la province au concours national.

La connivence des inspecteurs d’écoles qui ferment les yeux sur l’enseignement du français dans les écoles gouvernementales a fortement contribué au mouvement de résistance. Et, si par hasard une institutrice se voyait dénoncée par un inspecteur d’école ou même par un parent anglophone, elle savait qu’elle pouvait compter sur l’AÉCFM pour la défendre. À l’échelle locale, les commissaires sont les responsables de l’embauche du personnel enseignant. Nombre de ces petites commissions scolaires sont contrôlées par des francophones qui en profitent pour engager des enseignantes, principalement, francophones et catholiques, appartenant souvent à une communauté de religieuses enseignantes.

Ce mouvement de résistance va assurer la survie de la francophonie manitobaine en attendant la période de la lutte pour ses droits à compter des années 1960 et de son épanouissement à la fin du XXe siècle. Du point de vue de l’éducation, ces deux dernières phases sont marquées par le retour graduel du français en éducation.

Retour du français dans les écoles et création de la division scolaire franco-manitobaine (1947 à nos jours)

Autour de 1947, on autorise l’enseignement du français, langue étrangère, au secondaire. En 1955, le gouvernement libéral du premier ministre Douglas L. Campbell permet l’enseignement du français de la 4e à la 6e année; ainsi, le français regagne graduellement son droit de cité dans le monde de l’éducation au Manitoba.

Ce processus se poursuit avec toute une série d’initiatives gouvernementales. Tout d’abord, en 1959, le ministère de l’Éducation approuve une liste de manuels scolaires en français. Le gouvernement de Dufferin Roblin, en 1967, autorise le français, non plus seulement comme langue enseignée, mais en tant que langue d’enseignement jusqu’à 50 % de la journée. Un autre pas est franchi en 1970, sous le gouvernement d’Edward Schreyer, quand le français devient langue d’enseignement au même titre que l’anglais. Ce qui mène à la mise en place à Winnipeg par sœur Léonne Dumesnil, en 1973, de la première école d’immersion, l’école Sacré-Cœur. Afin d’appuyer le développement de l’enseignement en français, le Bureau de l’Éducation française est créé en 1975. L’année suivante, la fonction de sous-ministre de l’Éducation française voit le jour.

Enfin, en 1993, la loi 34 (Loi modifiant la Loi sur les écoles publiques) crée une division scolaire francophone. En 1994, la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM) prend en main la gestion de 20 écoles françaises avec plus de 4 000 élèves. En 2016, elle compte 24 établissements d’enseignements (dont un centre d’apprentissage pour adultes) et environ 5 200 élèves.

Aujourd’hui, même s’il reste encore de nombreuses revendications à faire valoir par les francophones, notamment en ce qui a trait au programme provincial des écoles d’immersion et le développement de la DSFM, on peut dire que le français a retrouvé, du point de vue gouvernemental, sa place dans le monde de l’enseignement au Manitoba.

Voir aussi Acte de l’Amérique du Nord britannique : document; Histoire de l’éducation; Enseignement des langues secondes.