Congrès à la direction

Un congrès à la direction, aussi appelé congrès d'investiture, est une réunion des membres d'un parti pour se choisir un chef. Parmi les pays dont le régime parlementaire est inspiré du modèle de Westminster, seul le Canada a adopté et modifié le congrès national d'investiture américain comme moyen de choisir ses chefs de parti. Pendant plus de 50 ans après la CONFÉDÉRATION, les partis parlementaires (ou caucus) choisissent leur chef parmi leurs propres membres (les sénateurs et les députés) mais, en 1919, ce système prend fin avec la convocation par sir Wilfrid LAURIER d'un congrès national du parti pour discuter de politiques et d'organisation. Laurier meurt toutefois entre le moment où est envoyé l'avis de convocation des 1135 délégués et leur réunion quelques mois plus tard à Ottawa. La direction du parti profite alors de l'occasion pour convertir la réunion en une tribune pour choisir un nouveau chef.

Le moment du congrès ne peut mieux tomber pour les libéraux. Les élections de 1917, dont l'enjeu avait été la conscription, ont divisé le parti, et ses forces au Parlement sont peu nombreuses et viennent surtout du Québec. Un congrès véritablement national offre au parti l'occasion d'élargir considérablement le nombre de participants au processus de nomination du chef. Il est alors décidé que chaque association fédérale de circonscription enverra un nombre égal de délégués. La direction du parti accepte aussi comme deuxième principe la notion selon laquelle une majorité absolue de délégués doit venir des circonscriptions, le reste étant composé de responsables du parti, de députés, de sénateurs et de législateurs provinciaux.

Tant le PARTI LIBÉRAL que le Parti progressiste-conservateur (voir PARTI CONSERVATEUR) appliquent ces deux principes à chaque congrès national à la direction depuis 1919. La CO-OPERATIVE COMMONWEALTH FEDERATION, devenue le NOUVEAU PARTI DÉMOCRATIQUE, qui fonde la représentation par circonscription sur le nombre de membres inscrits sur la liste du parti au niveau local, n'applique cependant pas ces principes. Ceux-ci corroborent la prétention répandue chez la gent politique canadienne que les congrès à la direction sont plus démocratiques et plus représentatifs que tout autre mode de sélection d'un chef de parti. Les délégués (dont le nombre a varié entre 2500 et 4700 au cours des congrès récents) votent en secret et individuellement. Une fois le vote commencé, aucun autre nom ne peut être ajouté à la liste des candidats, et celui qui obtient le moins de votes abandonne la course après chaque tour de scrutin, jusqu'à ce qu'un candidat obtienne une nette majorité des voix. Si après un tour de scrutin aucun candidat n'obtient de majorité, le vote reprend immédiatement. Toutes ces règles, très différentes d'un congrès d'investiture américain, donnent un caractère unique aux congrès canadiens à la direction.

Les règles font que de nombreux délégués et candidats à un congrès à tours de scrutin multiples doivent reconsidérer leurs options et voter aux tours de scrutin subséquents pour un candidat autre que celui pour lequel ils ont voté au premier tour. Cette situation favorise le vote « stratégique » lors des tours de scrutin successifs et amène la plupart des candidats qui abandonnent ou qui sont graduellement éliminés à accorder leur soutien à un ancien adversaire. L'issue du congrès à la direction du Parti progressiste-conservateur de 1983 a bien démontré comment fonctionnent le vote stratégique des délégués et l'établissement de coalitions en faveur de certains candidats. Au sein du parti, le mouvement en faveur de tout candidat sauf Joe Clark avait pris une telle ampleur durant les quatre tours de scrutin du congrès que le meneur durant les trois premiers tours (qui était Joe Clark, élu chef du parti sept ans auparavant) a été défait au quatrième tour par le candidat préféré autre que Clark, Brian Mulroney.

Si les congrès à la direction ont compensé dans une très large mesure les déséquilibres régionaux des partis parlementaires, ils ont du même coup mis fin au monopole du caucus sur le choix du chef de parti, mais avec un bien curieux résultat. En effet, les « étrangers » (des personnes ayant peu ou pas d'expérience parlementaire) ont de meilleures chances d'être élus chef du parti que les personnes qui ont consacré de nombreuses années à une carrière parlementaire et qui, dans bien des cas, ont servi durant longtemps au gouvernement ou dans l'Opposition comme députés de premier plan. Les cinq premiers chefs du Parti libéral élus lors de congrès nationaux à la direction, à savoir W.L. Mackenzie KING (1919), Louis SAINT-LAURENT (1948), Lester B. PEARSON (1958), Pierre Elliott TRUDEAU (1968) et John TURNER (1984), appartiennent à cette catégorie.

Parmi les chefs libéraux élus au cours du XXe siècle (chacun étant devenu par la suite premier ministre du pays), seul Jean Chrétien avait à son actif une carrière parlementaire de 25 ans avant son élection. Par contre, au moment où il a été choisi en 1990, Chrétien, à l'instar de Turner six ans plus tôt, n'était pas député. Il s'était retiré de la vie parlementaire trois ans auparavant pour se joindre à un cabinet d'avocats d'Ottawa afin, là encore comme l'avait fait Turner, de raviver ses contacts au sein de son réseau politique et du parti en général pour s'assurer un soutien suffisant en vue de sa future campagne à la direction du Parti libéral.

Pour sa part, le Parti conservateur a choisi comme chefs nationaux trois premiers ministres provinciaux. Aucun ne s'était déjà présenté comme candidat fédéral avant son élection : John BRACKEN (1942), George DREW (1948) et Robert L. STANFIELD (1967). Après seulement trois ans et demi au Parlement, Joe CLARK défait en 1976 dix autres candidats (dont certains avaient de longues carrières politiques) pour devenir, à 36 ans, le plus jeune chef d'un parti national au Canada.

 Kim CAMPBELL, la première femme à devenir première ministre du Canada, succède à Brian Mulroney, un homme qui n'avait jamais été candidat ni élu à des fonctions officielles à aucun ordre de gouvernement. Campbell, dont le gouvernement subit une défaite électorale sans précédent six mois plus tard, sert à peine cinq ans comme députée et ministre du Cabinet avant de remporter le congrès de son parti. Parmi les chefs conservateurs choisis lors de congrès, seuls R.B. BENNETT (1927) et John G. DIEFENBAKER (1956) détiennent une vaste expérience parlementaire avant leur élection à la tête du parti.

De toute évidence, les délégués aux congrès recherchent des qualités autres que l'expérience parlementaire et ministérielle lors du choix d'un chef de parti. Avoir remporté des élections provinciales, s'être forgé une réputation dans les sphères administratives, industrielles et extra-politiques et présenter un attrait électoral éventuel pèsent plus lourd que de nombreuses années au service du Parlement. On peut se demander si l'ouverture et la liberté inhérentes au système des congrès à la direction, qui remettent en question les déroulements de carrière et les méthodes de recrutement établis, sont réellement bénéfiques pour l'ensemble de l'appareil politique. Les faits semblent plutôt montrer que le processus des congrès à la direction a pour effet de dissuader ceux et celles qui pourraient aspirer à une longue carrière parlementaire couronnée par une victoire au congrès à la direction de leur parti.

Les congrès à la direction au Canada n'ont pas lieu à intervalles réguliers. Trente ans se sont écoulés entre le premier et le deuxième congrès libéral, un hiatus sans précédent que ne tolèreraient pas aujourd'hui la presse, le public et les hommes et femmes politiques. Habituellement, les congrès à la direction ont lieu tous les huit à dix ans, lorsque, par exemple, le chef ne se sent plus à la hauteur (Saint-Laurent et Drew), est convaincu que le parti a peu de chances de remporter la victoire sous sa direction (Bracken, Stanfield et Turner), ou, en tant que premier ministre, pense qu'il est temps de laisser les rênes du pouvoir à d'autres pour éviter une défaite électorale du parti s'il ne démissionne pas (King, Pearson, Trudeau et Mulroney).

La décennie qui suit le congrès progressiste-conservateur de 1983 et le congrès libéral de 1984 marque le début d'une période de remise en question par les partis et, au bout du compte, de réforme. Les congrès de 1983 et de 1984, ainsi que le congrès conservateur de 1976 et le congrès libéral de 1990, avaient largement éveillé l'attention en raison des rivalités souvent amères entre les organisations des candidats, les assemblées de délégués décidées d'avance et les coups bas au niveau des circonscriptions. Au début des années 90, les congrès à la direction de type traditionnel ne suscitent plus que du mépris. Les commentateurs dans les médias, les figures influentes et les militants des partis réclament d'autres méthodes pour choisir les chefs, tant au fédéral qu'au provincial.

Cette évolution coïncide à peu près avec l'arrivée sur la scène nationale du PARTI RÉFORMISTE. Son message de participation directe et universelle au processus décisionnel politique, que la réussite électorale du parti en 1993 tend à légitimer, correspond aux revendications de démocratie interne accrue au sein des vieux partis. L'aboutissement des débats souvent houleux dans tous les partis au sujet de la manière la plus pertinente de choisir un chef à l'époque de la démocratie directe est la solution du suffrage universel des membres du parti.

Au congrès progressiste-conservateur de 1995, au cours duquel Jean Charest est proclamé sans opposition successeur de Kim Campbell, les conservateurs approuvent une proposition selon laquelle les futurs chefs seront élus par vote direct de tous les membres du parti dans l'ensemble du pays. Voilà qui ressemble beaucoup à la méthode du suffrage universel que le Parti réformiste avait adoptée pour choisir ses chefs. Le NPD, appliquant une structure plus complexe d'appartenance au parti tirée des associations de circonscriptions et des syndicats, a adopté un scrutin en deux étapes pour élire ses chefs. Des primaires régionales visant tous les membres sont suivies d'un congrès national. Le parti a mis son système en application la première fois pour l'élection d'Alexa McDonough (arrivée troisième aux primaires), qui a émergé sans opposition au deuxième tour de scrutin pour succéder à Audrey MCLAUGHLIN en 1995. Quand Jean Chrétien quittera son poste de chef libéral, son successeur sera nommé au moyen d'un système unique alliant des élections primaires dans les circonscriptions à un congrès national, un système adopté par le parti en 1992. Les membres du parti qui assisteront aux réunions de circonscription pour l'élection des délégués voteront dorénavant deux fois : une première fois pour attribuer le nombre de délégués en proportion des suffrages directs obtenus par chacun des candidats, et une deuxième fois pour déterminer les membres du parti qui seront délégués au congrès national.

Tous les changements récents visaient à élargir la participation des membres du parti au choix du chef, et ces améliorations à la procédure devaient rehausser la démocratie des congrès. Cela reste à voir. Les détails de la mécanique que les partis ont adoptée depuis 1990 varient, mais les nouvelles méthodes signifient toutes, à des degrés divers, la fin des congrès à la direction tels que la population canadienne les a connus durant la presque totalité du XXe siècle.