Le lundi 29 août 1864, la moitié des ministres du gouvernement canadien s'embarquent sur le vapeur Queen Victoria, à Québec. Ils ont entendu dire que des représentants de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et de l'Île-du-Prince-Édouard doivent se rencontrer à Charlottetown pour discuter d'une éventuelle union des Maritimes et ils ont bien l'intention de s'y inviter à la « fête ». Le gouvernement du Haut-Canada et du Bas-Canada est dans une impasse et même de vieux ennemis comme John A. Macdonald et George Brown s'entendent pour dire que quelques nouveaux accords politiques sont nécessaires. Alors que le Queen Victoria progresse lentement dans le golfe Saint-Laurent, les Canadiens préparent frénétiquement leurs arguments.

Brown raconte que le navire « jette majestueusement l'ancre » dans le port de Charlottetown. Il espère que les gens du coin seront favorablement impressionnés par leurs « grands frères du Canada », mais ils ne le sont pas. « L'absence d'intérêt et l'indifférence sont répartis avec une belle impartialité », souligne un journaliste. En fait, la ville est en effervescence, mais pas à cause d'une conférence politique. Les gens affluent de partout pour voir le cirque, qui n'est pas venu dans l'île depuis vingt ans. Le comité d'accueil consiste en un seul homme, un député de l'Île-du-Prince-Édouard, W.H. Pope, qui a réquisitionné un petit bateau et rame en toute hâte pour aller accueillir les Canadiens.

Les pères de la Confédération, en 1864. Sur cette photo célèbre prise en 1864, on voit John A. Macdonald assis dans la première rangée, au centre; George-Étienne Cartier à sa droite (avec la permission des Archives nationales du Canada/C-733).

Ça commence plutôt mal! Il n'y a pas assez de chambres d'hôtel dans la ville pour héberger tous les délégués. Mais l'hospitalité prend le dessus quand les représentants des Maritimes acceptent de retarder leurs discussions pour permettre aux Canadiens de présenter leur plan. Les Canadiens sont ravis. L'ordre du jour est annulé et, le lendemain, George-Étienne Cartier commence son exposé. Pourquoi ne pas créer une union entre toutes les colonies britanniques? Après la première séance, Pope invite tout le monde chez lui à un grand buffet d'huîtres et de homard.

Le lendemain, c'est John A. Macdonald qui défend le point de vue des Canadiens. Il démontre ferveur et conviction. Il fascine les délégués par sa connaissance de l'histoire britannique et leur explique qu'ils doivent éviter à tout prix les faiblesses du système américain, qui ont mené à la guerre civile. Il propose une fédération dotée d'un gouvernement central fort qui préservera les identités de chacune des colonies. George Brown décrit les aspects constitutionnels et Alexander Tilloch Galt détaille les arrangements financiers et économiques.

Les discussions sont instructives, mais la véritable opération de persuasion commence pendant la fête qui suit. Pour l'historien Peter Waite, « la naissance de la Confédération a lieu à un moment très précis » : celui où les Canadiens commencent à faire couler le champagne des réserves bien garnies du Queen Victoria.

Quand, finalement, les délégués en viennent à aborder le sujet pour lequel la conférence avait d'abord été organisée, il est évident que l'union des Maritimes ne verra jamais le jour. Les représentants de l'Île-du-Prince-Édouard demandent, de façon totalement irréaliste, que Charlottetown soit la capitale de la province unie. Au moins, dans une fédération canadienne plus vaste, la petite ville serait la capitale de quelque chose.

Que ce soit à cause du champagne, du moment choisi pour le faire ou de l'accord tacite du ministère des colonies britanniques, on gagne les partisans de l'union des Maritimes à la nouvelle cause. Le Morning Telegraph de Saint John rapporte que le bateau de croisière confédéré ancré dans le port, le Queen Victoria, pouvait rivaliser avec les croiseurs de la guerre civile « quant au nombre et à la valeur de leurs conquêtes. Le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l'Île-du-Prince-Édouard ont été dans sa ligne de mire..., ses pièces d'artillerie les plus connues étant Cartier, Macdonald et Galt. »

Une fois les membres de la conférence rendus à Halifax, il devient évident que les délégués ont pris une décision stupéfiante : celle d'organiser, à Québec dès le 10 octobre, une nouvelle conférence visant à mettre au point les détails d'une union de tous les citoyens de l'Amérique du Nord britannique. À l'occasion du banquet de clôture, Macdonald répond au toast porté en l'honneur d'une union coloniale. Il promet d'éviter les erreurs commises par nos voisins américains et de préserver l'identité de chacune des provinces, tout en créant un gouvernement central fort.

La Conférence de Charlottetown illustre les forces et les faiblesses de la représentation politique de l'époque. Il ne se trouve aucune femme parmi les délégués et seulement une poignée de catholiques. Il n'y a pas d'Acadiens du Nouveau-Brunswick, pas d'Écossais de la Nouvelle-Écosse, pas d'ouvriers ou de fermiers ni d'autochtones. D'un autre côté, grâce aux efforts de Charles Tupper de la Nouvelle-Écosse et, contrairement au cas des conférences constitutionnelles des années 1990 qui aboutiront à des fiascos, tous les partis élus sont représentés. Au moins, les délégués de l'époque représentent les fermiers et les travailleurs qui constituent la majeure partie de leur électorat, plutôt que le pouvoir concentré des entreprises qui domine la politique d'aujourd'hui. « À la conférence de 1864 à Charlottetown, la confédération, d'un voeu pieux et irréalisable qu'elle était, devient un programme politique qui peut être pris au sérieux », écrit l'historien Christopher Moore. Et c'est à ce moment que le Canada est né.