Amelia Yeomans (née LeSueur), médecin, réformiste politique et sociale, défenseure de la tempérance, suffragette et oratrice publique (née le 29 mars 1842 à Québec, dans le Canada‑Est; décédée le 22 avril 1913 à Calgary, en Alberta). Amelia Yeomans a œuvré dans le domaine florissant de la médecine sociale, où les conditions sociales et économiques sont reconnues comme ayant des répercussions sur la santé. Elle n’a pas hésité à rendre publics son travail et ses découvertes, éclairant les aspects sombres de la vie qui sont méprisés par la stigmatisation et la honte sociales. Elle a été l’une des premières suffragettes au Manitoba et a soutenu les suffragettes et rallié avec succès la Woman’s Christian Temperance Union à la cause, ayant constaté que leurs objectifs étaient liés.

Enfance et formation

Amelia LeSueur est issue d’une famille aisée de Québec, où son père, Peter LeSueur, travaille pour la Commission de la fonction publique. Comme ses parents accordent une grande importance à l’éducation, elle fait l’école à la maison en plus de fréquenter l’école provinciale, au même titre que son frère, William Dawson. Ce dernier deviendra un brillant fonctionnaire, essayiste et le président de la Société royale du Canada.

En 1860, alors âgée de 18 ans, Amelia LeSueur marie le Dr Augustus A. Yeomans, un aide‑chirurgien de l’armée américaine originaire de Madoc, dans le Haut‑Canada. De cette union, elle donne naissance à deux filles, Lillian et Charlotte Yeomans.

À la mort de son père en 1878, Lillian Yeomans décide de suivre les traces de celui‑ci et de faire carrière en médecine. Cependant, comme les universités canadiennes n’acceptent pas les femmes dans ce domaine d’études, elle s’inscrit à l’École de médecine de l’Université du Michigan à Ann Arbor. Sa mère fait de même l’année suivante. En tant que femmes dans un domaine à prédominance masculine, elles s’attirent l’hostilité et subissent le harcèlement de leurs collègues, qui les voient comme des intruses.

Carrière en médecine et début de l’activisme

À la fin de ses études en 1883, Amelia Yeomans s’installe à Winnipeg, au Manitoba, où sa fille Lillian habite depuis l’obtention de son diplôme en 1882. Bien qu’elle pratique la médecine dès son arrivée, elle n’obtient son permis d’exercice au Canada que deux ans plus tard. Pour une raison inconnue, elle ne passera pas les examens du Collège des médecins et chirurgiens du Manitoba avant février 1885.

Dans les années 1880, Winnipeg connaît une croissance phénoménale alors que les Ontariens et des nouveaux arrivants qui se déplacent vers l’Ouest s’y installent. Hélas, la pauvreté, la surpopulation, la criminalité, les piètres conditions de logement et le manque d’installations médicales sont alors tous des problèmes de la ville qui dessinent l’environnement de travail d’Amelia Yeomans. À titre de médecin, elle traite surtout les patients qui ne sont pas en mesure de recevoir des services médicaux adéquats, la classant dans la pratique florissante de la médecine sociale. Les problèmes de la ville sont particulièrement importants dans le secteur nord, où les citoyens sont à l’étroit et ont un accès restreint au service d’assainissement ou à des emplois décents, hypothéquant leur chance à un bel avenir. Par ailleurs, le médiocre système d’égouts de Winnipeg contribue au déclin de la santé publique.

Amelia Yeomans et sa fille concentrent leurs efforts sur les femmes et les enfants malades. Au même moment, Amelia commence à s’intéresser à la santé des prisonniers et des travailleuses du sexe. Pauvres et sans emploi, des femmes se soumettent au travail du sexe pour gagner leur vie et celle de leur famille. Les bordels se multiplient près de la gare, offrant des services aux nombreux hommes de la campagne qui s’installent en ville. Ce fléau aggrave la santé publique, puisque l’augmentation du travail du sexe s’accompagne d’une hausse des maladies vénériennes.

Les conditions des prisons locales, où les travailleuses du sexe, les sans‑abri et les femmes battues se retrouvent souvent, sont pitoyables et choquantes. Comme les prisonniers et les prisonnières se partagent les quartiers, les serviettes et les draps, la propagation des maladies est fulgurante. Ces constatations incitent Amelia Yeomans à apporter son amie journaliste Ella Cora Hind lors de ses tournées médicales des prisons. À la suite de ses visites, Ella Cora Hind écrit une série d’articles accusateurs qui suscitent une grande fureur dans la ville de Winnipeg, où parler de ces sujets « indiscrets » est loin d’être considéré comme un geste digne d’une femme. Elle écrit :

Les prisonniers sont dans l’obscurité totale, et les quartiers n’ont aucune ventilation, à l’exception de celle qui pourrait entrer par les ouvertures des portes. [...] On n’y retrouve aucun aménagement pour dormir, et la literie y est interdite, à l’exception des couvertures parfois données aux femmes. [...] Les prisons sont infestées de vermine, de drogues, de poux et de coquerelles. [...] Certains des prisonniers les plus négligés souffrent de syphilis et d’autres maladies ignobles, et ceux en santé sont exposés aux dangers de la contamination. Les hommes et les femmes sont obligés d’utiliser, entre autres, les mêmes serviettes et armoires, ce qui fait que les prisonniers en santé peuvent difficilement échapper au même sort que les malades.

À son tour, Amelia Yeomans expose sa façon de penser au public, et de façon plus particulière aux hommes de la ville qu’elle rend responsables des problèmes du travail du sexe et des maladies vénériennes chez les jeunes femmes : « Les jeunes femmes souffrent des faiblesses des hommes, qui ruinent leur jeune vie, alors que ceux en faute s’élèvent aux plus hauts rangs de la société sans tache. » C’est un geste audacieux dans une ville où peu de gens ont le courage de parler ouvertement de ces sujets. Amelia Yeomans n’a pas peur de faire la lumière sur les aspects sombres de la vie qui sont ignorés par la stigmatisation et la honte sociales.

À la même époque, la division de Winnipeg de la Woman’s Christian Temperance Union (WCTU), une association qui lutte pour la tempérance, enclenche une campagne pour venir en aide aux prisonnières. Dans le cadre de la campagne, la WCTU appuie un pamphlet écrit par Amelia Yeomans adressé aux femmes qui souligne les dangers des « maladies sociales ». Le public ne peut alors plus ignorer le problème. (L’intérêt d’Amelia Yeomans pour les femmes et les enfants ne s’estompera pas. Elle aidera d’ailleurs à fonder, en 1894, la Winnipeg Humane Society, qui défendra les enfants maltraités et qui adoptera des réformes à la défense des travailleuses du sexe de Winnipeg.)

Mouvement pour la tempérance

L’intérêt d’Amelia Yeomans pour la tempérance s’éveille lorsqu’elle s’aperçoit que l’alcoolisme ruine la vie de nombreuses familles. Défenseure de la prohibition, elle joint la Woman’s Christian Temperance Union, qui compte parmi ses membres Nellie McClung et Ella Cora Hind. Mouvement national, la WCTU croit que l’abus d’alcool est la cause du chômage, des maladies, de la prostitution, de la pauvreté et de l’immoralité. La WCTU fait donc campagne pour l’interdiction légale de tout breuvage alcoolisé.

En plus d’assister à plusieurs rassemblements de la WCTU à Winnipeg, Amelia Yeomans en organise. Lors de ceux‑ci, elle encourage les citoyens à s’attaquer aux dangers que l’alcool pose aux familles. Son opinion sur la tempérance et autres questions connexes, comme le droit de vote des femmes, font d’elle une oratrice recherchée. (Elle sera la présidente de la WCTU au Manitoba en 1896‑1897 et, un peu plus tard, la vice‑présidente de la division nationale de celle‑ci.)

Droit de vote des femmes

Lorsque le Manitoba entre dans la Confédération en 1870, la loi de la province stipule qu’« aucune femme ne doit être éligible pour voter aux élections, et ce, peu importe la circonscription électorale ». Au cours des deux décennies suivantes, le droit de vote s’étend quelque peu pour inclure les femmes propriétaires, y compris le droit de vote aux élections municipales (à partir de 1887) et aux élections des conseils scolaires (à partir de 1890). Malgré ces changements, les femmes ont toujours un droit de vote très limité (voir Droit de vote;Droit de vote des femmes).

Amelia Yeomans est une fervente militante pour le droit de vote des femmes, comme de nombreuses défenseures de la tempérance. Et comme nombre de ses camarades, elle plaide pour le vote comme un moyen de préserver la moralité, affirmant : « Les femmes sont les plus irréductibles protectrices des mœurs de la communauté, de sa pureté et de sa droiture, et elles exerceraient leur droit de vote en conséquence. Leur participation au processus politique renforcerait leur autorité auprès de leurs enfants et inspirait un grand respect de la part de leur mari, leurs fils et leurs filles. »

Le mouvement pour le droit de vote des femmes au Manitoba prend de l’ampleur lorsqu’un groupe de femmes islandaises organise une ligue pour le droit de vote au début des années 1890. Ces femmes et leur famille ont immigré en grand nombre au Manitoba dans les années 1880. En Islande, les femmes peuvent voter aux élections cléricales et, depuis 1882, les veuves et les femmes célibataires peuvent voter aux élections municipales. Elles n’acceptent donc pas la dépossession de leur droit dans ce nouveau pays. Partageant les mêmes objectifs que les Islandaises, Amelia Yeomans appuie les activités de la ligue et participe au ralliement de la WCTU à leur cause.

La conviction d’Amelia Yeomans dans le processus politique la pousse à recruter des femmes et des hommes pour soutenir le mouvement du droit de vote. Beaucoup de femmes sont alors indifférentes par rapport à l’égalité des droits, en particulier celles issues de milieux favorisés, et ont une idée fixe du rôle des femmes.

Simulacre de parlement

Amelia Yeomans se dévoue avec acharnement à l’extension du droit de vote. La WCTU adopte des résolutions en faveur du droit de vote, obtient du soutien et mène des débats publics. En 1893, elle et la WCTU présentent une pétition au gouvernement provincial réclamant le droit de vote des femmes. Lorsque celle-ci est ignorée, Arminda Myrtal Blakely organise le premier simulacre de parlement au Canada grâce au soutien de la WCTU. (Le simulacre de parlement offrira une tribune puissante aux suffragettes pour défendre le droit de vote des femmes. Elles s’étaient aussi organisées pour recueillir des fonds et l’appui du public pour les organisations militant pour le droit de vote.)

Se tenant au théâtre Bijou le 9 février 1893, le spectacle affiche l’oratrice Amelia Yeomans comme première ministre : « La femme est rationnelle, un être indépendant pourvu par le Créateur de certains droits naturels qui ne devraient être brimés par quiconque sans causer du tort. » Ella Cora Hind, Nellie McClung et d’autres défenseures de la tempérance jouent le rôle de députées provinciales.

Amelia Yeomans présente une pétition à l’Assemblée législative deux jours avant la tenue du simulacre de parlement, demandant « un ajournement [...] de la session du jeudi soir pour permettre aux députés d’assister au simulacre de parlement des femmes ». Même si la pétition est ignorée, l’Assemblée a lieu comme prévu. Le quotidien Manitoba Free Pressrapporte qu’au moins 20 députés de l’Assemblée législative du Manitoba assistent au spectacle, et que « des hommes ont quitté la salle meilleurs et plus sages que lorsqu’ils y sont entrés en début de soirée ». Le parlement se termine par le lancement de deux pétitions pour le droit de vote. (Chacune compte rapidement des milliers de signatures.)

En novembre 1894, Amelia Yeomans et Ella Cora Hind annoncent la fondation d’une organisation suffragiste, la Equal Franchise Association (aussi connue sous le nom de Equal Suffrage Club) à la fin d’une réunion de la WCTU. Amelia Yeomans est la première présidente de l’organisation.

Fin de vie

Amelia Yeomans s’attire des honneurs durant les dernières années de sa vie à titre d’oratrice motivante et accomplie. Le quotidien Calgary Daily Herald, par exemple, la qualifie d’« oratrice éloquente et efficace ». Elle emménage à Calgary en 1905, où elle vit avec ses deux filles. Elle devient la vice‑présidente de la division nationale de la WCTU et est nommée vice‑présidente de l’Ottawa Equal Suffrage Society. Selon les Archives du Manitoba, Amelia Yeomans figure parmi les membres fondateurs de la Political Equality League établie à Winnipeg en 1912 bien qu’elle vivait alors à Calgary.

Amelia Yeomans décède le 22 avril 1913 à Calgary, trois ans avant que les femmes du Manitoba obtiennent le droit de vote.

Importance

Amelia Yeomans est une pionnière qui a travaillé sans relâche pour améliorer les conditions des personnes défavorisées. Son intérêt pour la tempérance a émergé de sa profonde certitude que l’alcool était la source du problème de la pauvreté et une grave nuisance dans la société. Le fait qu’elle ait parlé d’horreurs, telles les maladies vénériennes, et qu’elle prenne la défense des travailleuses du sexe ouvertement en public dans une atmosphère victorienne prude démontre son engagement envers une réforme politique et sociale. Bien qu’elle n’ait pu être témoin de l’obtention du droit de vote pour les femmes, il n’empêche qu’elle a joué un rôle important dans le mouvement à l’origine de ce progrès historique.